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 1918-2018 en leurs mémoires (fiction)9 Mutzig-Strasbourg fin

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THANRON Bernard
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MessageSujet: 1918-2018 en leurs mémoires (fiction)9 Mutzig-Strasbourg fin   Dim 17 Juin - 1:06:52



5 août
       Hier, notre avancée fut de 60km, aujourd’hui elle sera moitié-moins, 26 – 27km tout au plus, un bon gros semi-Marathon et c’est fini. Pour nous, ce sera la der des der…à marcher.
       Passé les instants de reprise de contact avec les rues, la route et leurs décors, nous nous fonderons; résignés, à marcher dans un paysage d’une platitude soporifique, notoire frustration après le franchissement des cols vosgiens aux si jolies courbes, platitude spécifique de la plaine annihilant toute émotion au point de regretter nos longs faux-plats et belles côtes ardues où pourtant nous avons sacrément haleté ces jours passés. Seul le final dans les faubourgs de Strasbourg nous sauvera du « dépassionnement » de notre équipée, du naufrage émotionnel.  
       Mutzig, 513e km, peu après notre arrivée d'hier en fin d’après-midi, nous avons pris le temps de monter en ville prendre l'air du temps. Ainsi nous sommes entrés dans l’histoire de l'étonnant fort de Mutzig, là-haut, dominant la ville, la plaine du Haut Rhin et les vignobles, l'ouvrage est fort bien conservé et entretenu. Ni croix ni stèles, ni traces de combats, juste l'histoire d’un site fortifié formidablement novateur pour l’époque, qui durant 4 ans de guerre servira 20 minutes, le temps d’une salve lointaine vers les français  sur Urmatt et ses environs, qu'ils n'avaient pas encore atteint mais qu'il suffira à leur ôter toute envie d'y revenir avant longtemps.
       Le 15 août 14, les avant-gardes françaises engouffrées dans la vallée de la Bruche direction Mutzig, sont sur les hauteurs de Lutzelhouse à 10km d'où nous sommes. Entre 15h 30 et 16h 30, le fort déclenche 291 tirs en 20mn qui s'abattent sur la gare d’Urmatt et ses alentours, puis les fantassins avancés sont pris a parti. Sous le feu et l'acier des canons Krupp et contre-attaqués, les piou-piou aux pantalons rouges, en plus de quelques obus des leurs qui leur tombaient dessus (J.M.O. du 21e R.I.), doivent refluer, évacuer Wisches, se replier jusqu’à Schirmeck, retraverser le bourg, remonter au Donon puis reculer au-delà de la frontière franchie 10 jours auparavant, puis derrière Baccarat. Ils iront se faire tuer ailleurs, plus au sud, au Linge et sur l’Hartmannswillerkopf, la montagne mangeuse d’hommes. De ce jour, le retour rapide de l’Alsace dans le giron français, rêvé sur le papier par le commandant en chef, et ses obsessionnels assauts meurtriers face aux mitrailleuses Maxim, a été temporairement compromis. Il lui faudra patienter plus de 4 ans, des dizaines de milliers d'hommes tombés et des signatures d’armistice en bas d'une feuille pour y accéder. Les généraux et autres futurs maréchaux acharnés s’en sont bien tirés, enrubannés médaillés de breloques, les soldats ? sous terre. 4 ans plus tard, le 5 novembre 18, la révolution allemande est en marche et les bavarois occupant le fort s'organisent en conseil de soldats, le 16 ils abandonnent les lieux de par l'armistice et repasse le Rhin. Le 18 , les français entrent à Mutzig. Ils découvriront avec étonnement le fort, petite ville à 20m sous le sol. Vous n’y trouverez aucune trace d' impact comme ceux constatés à Douaumont, Froideterre, Souville, Tavannes ou Vaux à Verdun. Sa conception, véritable laboratoire de technologie militaire, ville souterraine, fut source d’inspiration pour la ligne Maginot et le Mur de l'Atlantique, c'est dire ! Puis, nous quittons les coupoles d'acier et leurs canons à peine usés pour redescendre en ville faire une visite plus civile. Les dernières stèles et leurs fantômes rencontrés sont à 15km d'ici, à Wisches; à Mutzig notre parcours s’éloignera de 14-18 qui nous a envahi durant une semaine de la tête aux pieds. Nous sortons de l'histoire.
       Le parc traversé  de l’ancienne brasserie au lourd passé, "Mutzig Pils Prague et Pilsen Tchéco-Slovaquie 1938 servir bien fraîche mais non glacée", Tchécoslovaquie 1938, une bien triste autre histoire. Nous avons terminé la soirée proche de la belle porte médiévale blasonnée de Strasbourg où se trouve Bullitt...le bar tabac s'appelle Le Bullitt, nous fantasmons, mais ni Ford  Mustang Fastback GT garée dans la rue, ni de Steve McQueen au bar sirotant une bière.
       Ce matin, la météo annonce beau et frais, c’est exactement ce qu'il nous faut.
       Le petit-déjeuner spécial alsacien est pantagruélique et gargantuesque à la fois, composé de lard, saucisses, kouglofs, Streuselkuchen, Schneckeküeche, fromage blanc fermier, confitures artisanales, miels doux d’acacia ou puissant de foret, exquis beerawecke, pains d’épices longs en bouche accompagnés d’un grand bol de café ou de chocolat noir onctueux épais (il nous faut bien ça pour tenir 4 heures de marche…). Mais point trop n’en faut car sinon nos jambes seront de plomb, et du plomb, les fantômes humains rencontrés en ont déjà été assez truffés comme ça.
       Un appel téléphonique nous précise que nous ne sommes pas attendus au sud-ouest de la ville à La Meinau comme prévu au départ, mais au nord-ouest au stade de Hautepierre où athlétisme et rugby font bon ménage. Le chauffeur paramètre son « global positioning system" et nous voilà doucement partis cap à l’est sur l’ultime tronçon.
       Démarrés du centre sportif de la ville à 9h, nous quittons ce lieu emblématique de l’A.S. Mutzig où un certain Arthur Wenger, surnommé par les supporters "le professeur" est passé de Mutzig à Arsenal via Duttlenheim, Mulhouse, Strasbourg, les Chardons de Nancy, Monaco, Nagoya pour finaliser son parcours dans le monde du ballon rond chez les Gunners d'Arsenal, 22 ans de fidélité à ce club d'ouvriers écossais les Gunners, longévité et fidélité exemplaire pour quelqu'un qui ne voulait pas en faire son métier de devenir footballeur puis entraîneur.  
       Nous marchons et laissons derrière nous les ruines des châteaux-forts perchés alsaciens du Freudeneck , du Hohenstein, du Grand Ringelstein, du légendaire et inquiétant Nideck, ce « château d'embuscade " intégré par les Erckman-Chatrian dans leur fantastique Hugues-le-loup où l’homme des lieux se transforme en loup. Mais qui est qui ? l'homme n'est-il pas un loup pour l'homme ? Souvent les faits historiques le démontrent sans conteste.
       Marchons ! Rue du stade, rue Chopin, nous sommes en bonne compagnie sport et musique ; nous passons au pied de l'ancien château des Rohan, transformé en lieu culturel entre médiathèque, cours de musique et danse, taïchi, voilà un beau recyclage pacifique !
       La passerelle du canal de la Bruche franchie puis la Bruche que nous retrouverons dans l’autre sens plus tard, nous débouchons près de  la caserne Moussy où nous nous sommes donné rendez-vous avec nos véhicules; Moussy, nom évocateur d'un petit village des bords de l’Aisne, au pied du Mont de Beaulne sur le Chemin des Dames, où le 16 avril 1917 les assauts français ont été bloqués, hommes couchés inertes ou gémissants ( Ce Chemin tragique du premier jour de notre parcours nous aura escorté de bout en bout). Nous attrapons la piste cyclable qui nous mènera par tronçons au bout de notre chemin. Nous frôlons la gare, en voiture attention départ ! Strasbourg terminus, quelle belle journée en perspective ! Mais, nous devons respecter notre engagement de marcher, alors marchons encore un peu sur la route de Strasbourg dans la campagne plate. Dorlisheim, 4e km, pour notre tranquillité, nous empruntons la piste bitumée qui mènera nos pas jusqu'à Altorf où elle disparaîtra. Le passage à niveau de la ligne de chemin de fer venant de Strasbourg vers Colmar est à 30mn en t.e.r. , Colmar a 1/2 heure, en tant que marcheur, c'est alléchant.  Le stade du Mutzig Ovalie Molsheim est proche. L'aura du sport va nous accompagner jusqu'à la fin ce qui nous allègera du temps passé à marcher des jours entiers dans la Der des der que les hommes trahiront par tant d’autres, hier, aujourd'hui, demain et après-demain c'est du sûr.
       5e km nous passons devant le site de production Bugatti, la dynastie pionnière aux voitures bleues devenues légendes, celles d’aujourd’hui aux tarifs homériques ne nous concernent pas, pourquoi de tels engins à notre époque où il est grand temps de prendre soin de la Terre ?  Mais le nom de Bugatti fait tourner les têtes des aficionados, ce que je conçois en tant que motard. Ettore Bugatti était copain de Roland Garros, tous deux épris de sport mécanique, Roland d’abord cycliste, footeux, rugbyman, puis Roland l’aviateur, sa dernière passion disparue sur son Spad 26 dans un champ le 5 octobre 1918 non-loin d’où nous sommes passés le 2e jour, sous Vouziers. Ettore, gamin, démarrera d’un tricycle à vapeur transformé pour arriver au nirvana de la course automobile.  
       Dès la sortie de Mutzig, les maïs ont envahi notre horizon. Altorf, 7e km, 520e km, 10 heures sonnent au clocher. Tiens ! le village comporte une route des romains, sacrés marcheurs ceux-là ! La piste cyclable a disparu. Nous reprenons possession de la route au grand dam de certains automobilistes autant irascibles que stupides, heureusement le camion suiveur nous protège, d’autres conducteurs nous croisant, klaxonnent en faisant le signe du pouce en l'air ce qui nous conforte. 3km de ligne droite nous tendent les bras parmi les champs de maïs pour atteindre Duttlenheim 10e km, 523e km. Les poupées de maïs à perte de vue totalement inintéressantes, Fred me lance : maïs ! maïs ! j’aurai préféré retrouver les paysages de vignobles d’Ammerschwir et Ingersheim, mais c’est à l’entrée de Colmar. Nous nous concentrons sur le bitume, appliquant d'abord le talon avant de dérouler du mieux qu'on peut. Et là je  retrouve mes amis les bousiers noirs brillants ; au fur et à mesure des kilomètres parcourus lors des entraînements, sur les 24h et les Paris-Colmar, je m'étais pris d'affection pour ces sympathiques scarabées traversant la route au mépris de tout danger, marcher durant des heures « la tête dans le bitume » affûte les sens et demande de la distraction, les bousiers se sont proposés. Sympathie développée à tel point que lorsque j’en rencontre un, je m'applique toujours à l’éviter, voire le déplacer pour lui éviter la bande de roulement mortelle d’un véhicule aveugle au monde à ras de terre.
       Philippe sur son vélo chante à tue-tête « toute la musique que j'aime » et nous reprenons en chœur « elle vient de là elle vient du blues ». On dirait que Johnny et lui ne font qu’un. Nous marchons.
       Relevons le nez, Duppigheim 12e km, 525e km, dans une courbe, une stèle de grès rouge plaquée « Bugatti » nous interpelle "le 11 août 1939 au volant de la Bugatti 57c victorieuse des 15e 24heures du Mans qu’il mettait au point pour le Grand Prix de La Baule Jean Bugatti trouva la mort sur cette route" . Ce jour-là,  "monsieur Jean" effectuait des essais entre Duttleheim et Entzheim, 235km.h dans la ligne droite !, il fit 4 fois le trajet, tout semblait ok, tout le monde allait rentrer lorsque Jean voulut faire un 5e passage « pour voir comment ça fait ». Sortie de Duppigheim, nous repartons. Les buses tournoyant au-dessus de nos têtes nous quittent à l'approche des agglomérations.
Entzheim, 16e km est à 4km de maïs, les derniers à subir, Lingolsheim derrière au 21e km, 534e km, il est midi; avenue Schuman nous virons plein nord à gauche, rue de la bibliothèque, rue du lac, effleurant Eckbolsheim, la Bruche retrouvée à notre droite. Nous la  franchissons, elle puis son canal une dernière fois au 23e km. La Bruche et nous, c’est 33km de fréquentation depuis Schirmeck, de quoi créer un certain lien. Sous le soleil  nous marchons, des cigognes nous survolent, quel bel accueil ! le Blues à l’œil, je fredonne le Elsass blues d’Alain Bashung soufflant dans son harmonica.
       Entrée dans Eckbolsheim 24e km, rue des frères Lumière, rue Charles Péguy, rue Paul Eluard, nous naviguons entre poètes écrivains et pionniers du cinéma photographie, un vrai bonheur de marcheur ! pour couronner le tout,  la musique est au bout de l’allée du Zénith que nous empruntons, privilège des marcheurs ! les véhicules devant faire le grand tour pour nous rejoindre rue Baden Powell au pied du stade. Le Zénith de Strasbourg,  il est là, circulaire, orange resplendissant, que de concerts ! Le tunnel passé le stade de Hautepierre surgit, 540e km, il est à peine 13h au réveil, et soudain toute la fatigue accumulée semble s’évanouir.  
Notre équipe de véhicules est là, conducteurs tous sourires d’être arrivés. La chaleur de la route au milieu des champs de culture nous a desséchés et nous n’avons pas pensé à nous désaltérer tant l’euphorie montante de terminer l’épopée nous envahissait. Les réserves sont vides, à sec de sirops et nous avons tous la pépie ! Nathalie ouvre une dernier bocal de confiture de raisins fabrication maison. Elle verse 2 à 3  cuillérées de confiture dans l’ultime bouteille d’eau, secoue vivement le tout et voilà l’travail ! dit-elle, à votre santé !  Nathie avait fait la même chose en 2003 alors que les réserves de sirop du camping-car suiveur avaient été asséchées, ça avait marché jusqu'à Colmar. C’est ça les imaginatifs !
       Paris-Strasbourg des années 30, Le Donon, Schirmeck, Mutzig, ils sont passés ; Strasbourg-Paris des années 50, Clermont-en-Argonne, Verdun, en sens inverse ils ont recommencé, Paris-Colmar a succédé, Lunéville, Nancy, Toul, nous avons emprunté les foulées de ces compétiteurs d'un autre temps, d'un autre monde, ce qui a très certainement contribué à la réussite finale de notre périple de mémoire historique. Les marcheurs de ces épreuves légendaires aujourd'hui disparues, ont traversé ces villes, les soldats aussi ; nous en avons également traversé en accompagnateurs puis compétiteurs, cette année de commémoration, les avons-nous passées en  marcheurs ? fantassins ? pèlerins ? à réflexion, un tout mélangé, seuls les vêtements et les chaussures auront différés, les pluies d’acier en moins.
       Une caméra tourne, la journaliste de la place de la République est là, souriante puis éclatant de rire, elle peut être fière de son ouvrage.  Nous la congratulons, ainsi que ses collègues complices présents, d’une sarabande autour d’eux et d’une ola. Des amitiés viennent de se nouer.
       Le stade; des haut-parleurs retentissants attirent nos attentions. Les aires de lancers sont occupées, celles des sauts en hauteur et à la perche aussi, un départ de course vient d’être donné. Intéressés, nous nous approchons pour découvrir la journée nationale de l'athlétisme des jeunes. Passant les barrières, nous sommes invités à effectuer un tour de piste. Malgré la fatigue bien installée, nous ne nous faisons pas prier. Un tour de 400m sur du tartan, ça ne se refuse pas, après 540.000m passés sur divers revêtements plus ou moins rafistolés de pâtés aussi étranges que bizarres, gondolés, bullés, nids de poules rebouchés à la va comme je te pousse, et déjà en train de se recreuser; ici, à Hautepierre, nous retrouvons du billard.
       Alignés, tenues propres presque tirées à quatre épingles, chacun à ses couleurs, AJ Bastia vertes et rouges pour Georges, blanche hermine bretonne pour Philippe, orange et verte « astragalienne » pour nous, chacun posé sur une ligne blanche de couloir, nous nous appliquons, bras pliés à 90°, cadences identiques, balancements parallèles, pour remercier la petite assemblée venue nous accueillir, nous avons décidé de faire le spectacle, leur montrer ce que sont les marcheurs de grand fond, le style appuyé. Le tour terminé, des enfants se mêlent à nous et en redemandent, allez msieudames ! c’est quoi vot'sport ? nous repartons de concert avec eux pour un tour de plaisir intense de transmission de passion d’un sport non-conformiste, la Marche de Grand Fond. Ils scrutent, s’appliquent du mieux qu’ils peuvent, ils nous émotionnent et nous émerveillent. Nous trinquons tous ensemble de jus de fruits ou sirops, madeleines cakes et cartes sur tables, les conversations s'embrasent sur la balade commémorative de 6 jours à pieds.  Ils veulent tout savoir, les lieux, les arrêts, le temps, les rencontres, nous leur donnons tous nos souvenirs et anecdotes. Ils semblent ravis et nous aussi, photos ! Grâce à eux, la pesanteur de l’histoire s’estompe.
       Nathalie, Elisabeth, Georges, Patrick, Frédéric, et les copains nous nous dirigeons vers les vestiaires, les douches vont nous refaire une santé.
       Nous étions venus à la rencontre des fantômes des dizaines de milliers de noms gravés sur la pierre ou des plaques dorées ternies brillantes ou oxydées, ils nous ont frôlés, touchés, traversés, marqués à jamais. Morts pour la France ou la patrie,  plutôt « morts à cause de la guerre, morts pour les industriels, morts victimes de la guerre, maudite soit la guerre et ses auteurs. ». Prévenir de l’oubli ceux qui ont été sacrifiés pour des causes de pouvoirs, les protéger de l'usure du temps en ravivant leurs mémoires était notre but en marchant sur une ligne de front établie, un no man’s land d'ouest en est pour les saluer, ils sont venus.
Nous avons voulu rappeler les souvenirs et les esprits de ceux qui montaient en ligne de front, en les reliant à ceux des Paris-Strasbourg et autres Paris-Colmar trépassés. Les gens sont venus à nous, questions, entretiens, découvertes, remerciements ; ils nous disent que nous sommes parvenus à notre but, rappeler une date qui s'éloigne, saluer les mémoires des victimes, les raconter. Nous pensions être une minorité à avoir décidé, à notre façon, de lutter contre l’oubli, nous avons été suivis de loin et de près, accompagnés une heure, plusieurs, une journée, plusieurs, de bout en bout.
       Strasbourg, brasserie irlandaise, nous nous observons, je devine dans le regard de chacun la lueur d’un même idée folle…l’avenue de Colmar est à proximité, vers La Meinau…oh non ! ben pourquoi pas ?  j’aimerais bien revoir le Haut-Koenigsbourg, en faire la montée, Riquewihr, Kaysersberg et… entrer à nouveau à pied Colmar…la place Rapp est à 80km, et le motif imparable et inévitable qui chapeaute l’idée, aller boire une bonne bière aux Incorruptibles ;  trop tard, sans nous concerter, nous y avons tous pensé, être si proche des souvenirs et ne pas aller les retrouver serait sacrilège de marcheur ! l’euphorie nous a envahi. Après-demain dès l’aube, à l’heure où blanchira la campagne, nous repartirons cap au sud.
       Ah ! j'oubliais, pas une phlyctène, cloque ou ampoule depuis le départ, comme quoi la crème au karité...mais cela est une fiction de marcheur

Je ne serai bientôt
Plus qu’un nom
Anonyme
Perdu entre d’autres noms anonymes
Sur une plaque de cuivre oubliée
Les saveurs des temps héroïques
Ne seront plus que des torches de feu
En mon cœur plein de nuit.

Jean Lambert-Wild: Splendeur et Lassitude du Capitaine Marion Déperrier
Epopée entre deux epoques et une Rupture
In memoriam in spem


On oubliera.
Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont.
L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’il aimait tant…
Et tous les morts mourront pour la deuxième fois

(Roland Dorgelès,les croix de bois,1919)

Moi, l’acier, c'est utile pour les vélos, les motos, les couteaux de poche, les lames de rasoirs à main, les triples décimètres en duralumin, les sculptures, les serrures, les gouttières, les couverts de table, les appareils photos, les faucilles, les marteaux, les outils de garage et de jardin, les étaux, les échelles alu, les lampes de chevets, les porte-plumes et les stylos, les voitures au 1/43e , les cordes de guitares et les hanches d’harmonicas, les saxophones et autres instruments de musique.

14-18 devait être la Der des der, mais les guerres existent depuis la nuit des temps, depuis que l’homme existe. D’autres ont suivi, suivent et suivront encore et encore, écrasant des humains. La Der des Der, suivie de la « plus jamais ça » terminée, « ils » en ont échafaudé d’autres et d’autres encore et leurs centaines de milliers de morts. Pays industriels fabricants et marchands d’armes, pays marchand de larmes,
La guerre ? Production vente contrats guerre business, ils n'ont que ça en tête, ils sont devenus fous !
La guerre, nous lui avons marché dessus au nom de tous les disparus...en leurs mémoires.

« Cette guerre, on ne savait pas pourquoi on la faisait. On se battait contre des gens comme nous… »
« On ne voulait pas faire la guerre, on nous a obligés à la faire sans qu'on sache pourquoi. »
En effet, toute désobéissance conduisait au mieux « de Verdun à Cayenne », au pire valait le peloton d'exécution :
« On se battait, on ne se connaissait pas. On se tue, on ne se connaît pas. Pourquoi ?

Lazare Ponticelli.

Auteurs et livres référents
Jean Amila : Le boucher des Hurlus
Henri Barbusse : Le feu
Gisèle Bienne : La ferme de Navarrin
Thiérry Bourcy : La côte 512 ; Le crime de l’Albatros ; Le gendarme scalpé ; le château d’Ambervillers ; L’arme secrète de Louis Renault
Blaise Cendras : La main coupée ; J’ai tué !
René Courtois : Le Chemin des dames
Roland Dorgelès : Les croix de bois
Alain Fournier : Le grand Meaulnes
Célestin Freinet : Touché !
Maurice Genevoix : Sous Verdun ; Nuits de guerre ; Au seuil des guitounes ; La boue ;  Les Eparges.
Sébastien Japrisot : Un long dimanche de fiançailles
Ernst Johannssen : Quatre de l’infanterie
Ernst Junger : Orages d’acier
Jean Lambert-Wild: Splendeur et Lassitude du Capitaine Marion Déperrier
Christophe Malavoy : Parmi tant d’autres
R.G. Nobécourt : Les fantassins du Chemin des Dames
Erich Maria Remarque : A l’ouest rien de nouveau
Raymond Poincaré : 1914 L’invasion
Gérard Rondeau : Les fantômes du Chemin des Dames
Jean Rouaud : Les champs d’honneur

calculintineraires.com

Chansons intégrales
la fameuse Chanson de Craonne, est pour beaucoup la chanson par excellence de la guerre 14-18, même si l’étude de Guy Marival a bien montré qu'elle était initialement la Chanson de Lorette, du nom d'une colline de l'Artois qui a été en 1915 le théâtre de combats acharnés, et est donc antérieure à l'offensive Nivelle et aux mutineries .(I.N.A.) Les dirigeants militaires l’ont censurée et interdite  jusqu’en 1974…

Bonsoir m'amour 1911
Un joli teint frais de rose en bouton,
Des cheveux du plus beau blond,
Ouvrière humble et jolie,
Ell' suivait tout droit sa vie,
Lorsqu'un jeune homm' vint, comm' dans un roman,
Qui l'avait vue en passant,
Et qui, s'efforçant de la rencontrer,
S'était mis à l'adorer.
Et, timide, un soir que la nuit tombait,
Avec un sourire il lui murmurait :
(Refrain)

Bonsoir m'amour, bonsoir ma fleur,
Bonsoir toute mon âme !
O toi qui tient tout mon bonheur
Dans ton regard de femme !
De ta beauté, de ton amour,
Si ma route est fleurie,
Je veux te jurer, ma jolie,
De t'aimer toujours !

Ça fit un mariage et ce fut charmant ;
Du blond, du rose et du blanc !
Le mariag' c'est bon tout d'même
Quand c'est pour la vie qu'on s'aime !
Ils n'eur'nt pas besoin quand ils fur'nt unis
D'faire un voyag' dans l' midi :
Le midi, l'ciel bleu, l'soleil et les fleurs,
Ils en avaient plein leur cœur.
L' homme, en travaillant, assurait l'av'nir
Et chantait le soir avant de s'endormir :
(Refrain)

Au jardin d'amour les heureux époux
Vir'nt éclore sous les choux,
Sous les roses ou sous autr'chose
De jolis p'tits bambins roses?
Le temps a passé, les enfants sont grands,
Les vieux ont les ch'veux tout blancs
Et quand l'un murmure : "y a quarante ans d'ça !"
L'autre ému répond : "Déjà !"
Et le vieux redoute le fatal instant
Où sa voix devrait dire en sanglotant :
(Refrain)

Adieu, m'amour! adieu, ma fleur !
Adieu toute mon âme !
O toi qui fit tout mon bonheur
Par ta bonté de femme !
Du souvenir de ses amours
L'âme est toute fleurie,
Quand on a su toute la vie
S'adorer toujours !

Chanson de Lorette ( issue des hécatombes d’Artois 1915…)
Quand on est au créneau
C’n'est pas un fricot,
D'être à quatre mètres des Pruscots
En c’moment, la pluie fait rage
Si l'on s’montre, c'est un carnage
Tous nos officiers sont dans les abris
En train de faire des chichis
Et ils s'en foutent pas mal si, en avant d'eux
Il y a de pauvres malheureux
Tous ces messieurs-là encaissent le pognon
Et nous, pauvres troufions
Nous n'avons qu’cinq ronds

(Refrain)
Adieu la vie, adieu l'amour
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Lorette, sur le plateau
Qu'on a risqué sa peau
Nous étions tous condamnés
Nous étions sacrifiés

Nous voilà partis, avec sac au dos
On dit adieu au repos
Car pour nous, la vie est dure
C’est terrible, je vous l’assure
À Lorette, là-haut, on va se faire descendre
Sans même pouvoir s’défendre
Car si nous avons de très bons canons
Les boches répondent à leur tour
Forcés de tenir, et dans les tranchées
Attendant l'obus qui va v’nir nous tuer

Chanson de Craonne
Quand au bout d’huit jours, le repos terminé,
On va reprendre les tranchées,
Notre place est si utile
Que sans nous on prend la pile.
Mais c’est bien fini, on en a assez,
Personn’ ne veut plus marcher,
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot
On dit adieu aux civelots.
Même sans tambour, même sans trompette,
On s’en va là haut en baissant la tête…

(Refrain)
Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés,
C'est nous les sacrifiés !

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l’espérance
Que ce soir viendra la r'lève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain, dans la nuit et dans le silence,
On voit quelqu’un qui s’avance,
C’est un officier de chasseurs à pied,
Qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe,
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes…
(Refrain)

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards
Tous ces gros qui font leur foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c’est pas la mêm’ chose.
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués,
F’raient mieux d’monter aux tranchées
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien,
Nous autr’s, les pauvr’s purotins.
Tous les camarades sont enterrés là,
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.
(Refrain)
Ceux qu’ont l’pognon, ceux-là r’viendront,
Car c’est pour eux qu’on crève.
Mais c’est fini, car les troufions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros,
De monter sur l’plateau,
Car si vous voulez faire la guerre,
Payez-la de votre peau !

René Dalize tué le 7 mai 1917 à Craonne Californie…
Ballade à tibias rompus

Je suis le pauvre macchabée mal enterré,
Mon crâne lézardé s'effrite en pourriture,
Mon corps éparpillé divague à l'aventure
Et mon pied nu se dresse vers l' azur éthéré.

Plaignez mon triste sort.
Nul ne dira sur moi: « Paix à ses cendres! »
Je suis mort
Dans l'oubli désolé d'un combat de décembre.

J'ai passé un hiver au chaud,
Malgré les frimas et la neige:
Un brancardier m'avait peint à la chaux.
Il n'est point d'édredon qui mieux protège.

Un gai matin d'avril. Monsieur Jean-Louis Forain.
Escorté d'un cubiste, m'a camouflé en vert.
Le vert a tourné à l'airain
Puis au gris et, dessert,
J'ai moi-même tourné comme une crème à la pistache.
Où donc es-tu, grand Caran d' Ache ?

Depuis, je gis à l'abandon.
Le régiment de la relève
M'a ceint de fils de fer, créneaux et bastidons.
Un majestueux rempart autour de moi s'élève.

En dépit du brûlant tropique,
Mon été fut philosophique.
Le nez perdu dans l'agrégat
Emmi le crapaud et le rat,
On s'habitue à tout loin des désirs charnels.
Autour de moi rêvassent de vieux cadavres confraternels.

L'autre semaine, hélas, un gros minnenwerfer
Sans crier gare a chu
Et m'a brisé les reins d'un grand coup de massue.
En vain ai~je imploré Wotan et Lucifer.
Brutalement jeté de mon aimable trou,
Six fois en tourbillons je mesurai [espace,
Puis retombai, épars, colloïdal et mou,
Parmi la criquembouille et la mélasse.

Depuis ce temps, le crâne retourné,
De mon œil, mon pauvre œil, mon œil unique,
- L'autre, un rat me l'a mangé, -
Je subis à nouveau la Tonde mécanique.

Entre les branches demi~mortes
D'un grand saule dépareillé,
J'aperçois la sainte cohorte
Des astres de la nuit d'été.

Hermann, Dorothée, ô Minna, ô Werther,
Que maudit le minnenwerfer!
Peu me chaut manquer d'une fesse.
J'ai du coup perdu la sagesse...
Voici bien le grand œil lumineux étoilé,
Et mon œil rebelle va du mauvais côté.
Je me souviens, ah oui! je me souviens.
Elle était, ma fiancée, des bords du Rhin...

- Mon bel et pur amour,
Le grand cygne de neige aux ailes éployées
Nous emportera quelque jour
Au destin fabuleux que nous avons rêvé.

C'est la bataille, Fritz, et, puisqu'il faut partir,
Vois la mignonne étoile près la fière Altaïr.
Promets~moi, chaque soir, pieusement,
De répéter sous son regard fidèle notre serment.

- Cet infiniment petit corpuscule,
Tu me l'avais donné, ô ma tendre Gudule,
Tu me l'avais donné...
Je sens le vent du sud, ce soir, au creux du nez ;

Le vent du sud est plein de pestilences
Idoines à flatter ma carcasse un peu rance.
Entre les fils de fer, j'ai plus d'un camarade.
L'odeur des champs fleuris est par trop fade !

Mais le zéphyr, ce soir, perce mes oripeaux,
Court en frissons subtils sous ma défunte peau,
Eveille en mon cœur mon oubliée luxure,
Et rompt les harmonies de ma feue chevelure.

Il n'est point si gai d'être mort.
Tout cela manque de confort.
Si j'avais un bout de ficelle,
Je sonnerais la sentinelle.

Et puis voici que joue au vent
Le ruban bleu taché de sang
D'une fille que j'ai violée
A Malines, un soir pareil de l'autre été...
Ne te révolte, mon doux cœur !
On n'est pas très poli quand le temps presse.
Tes bras frais alanguis plutôt à mon ivresse
Et cambre tes seins durs au désir du vainqueur.

Elle était blonde,
Elle avait de grands yeux qui suppliaient le monde
Loin de moi!
Aujourd'hui, vieux macchabée vertueux,
Je ne veux plus aimer de mes fiancées aucune
Que celles à l'œil vitreux
Et au sein flou couleur de lune.

Satané vent ! Le coryza m'a pris.
Mes pieds humides vers l'azur éthéré
Se dressent incompris.
Je suis le pauvre Macchabée mal enterré.

PAX... VOX POPULI

Passant incline-toi devant ce monument !...
Vois cette femme en deuil montrant les hécatombes

Ses yeux taris de pleurs, scrutent au loin les tombes
Où dorment tant de preux, victimes du moment !...
Ils firent ces héros le solennel serment
De fermer à jamais les noires catacombes
Arrière, disent-ils, les obus et les bombes
Et sois bénie, ô paix, sœur du désarmement !...
Passant, incline-toi ! Regarde cette mère !...
Elle clame à son fils : « la gloire est bien amèreLa gloire, ô mon enfant, est là, chez nos grands morts
Mais, sache désormais, que la guerre est un crime
Qu’elle laisse après elle, à de cuisants remords,
Ceux qui firent sombrer les peuples dans l’abîme.

   Victorin Maurel, maire de Château-Arnoux (1868-1935), instituteur



Marcher, cela permet de faire le plein du réservoir à idées pour ensuite les travailler et les transcrire. J’ai besoin de marcher pour retrouver les mots, les rattraper, les sentir, les deviner, en élaguer le superflu, éclaircir ou contraster les images qui se sont profilées, construites pas à pas, foulée après foulée, stockées pêle-mêle, emmagasinées au fil des kilomètres…à pied. Marcher, j'ai besoin de marcher, pour penser à mon récit avant de l’entreprendre, de vivre des instants brefs ou non, de solitude quelle que soit l’heure du jour. Marcher, marcher pour raconter un réel agrémenté d’imaginaire. Retourner marcher en cas de panne, et refaire le plein d’idées sur un chemin, une route, avant de m’asseoir à la table de chêne de bistrot faisant office de bureau, face à la fenêtre donnant sur les girouettes du jardin et plus loin le bois, face au clavier azerty et le tapoter, transcrire ces instants mystérieux engrangés en mémoire de solitude, au fond de ma mine, où tout attend à être ressorti, épousseté, ravivé.  
Merci à Daniel Bordier et Guy Doublet pour leurs soutiens.
B.Th.
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_________________
Moi, je préfère la marche à pied (Henri Salvador)
J'ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l'indifférence (Anatole France)
“Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.” [i]René Char
[/i]
Ne crains pas de marcher lentement, crains seulement de t'arrêter.
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1918-2018 en leurs mémoires (fiction)9 Mutzig-Strasbourg fin
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