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 1918 - 2018 en leurs mémoires lointaines (fiction) 4

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THANRON Bernard
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MessageSujet: 1918 - 2018 en leurs mémoires lointaines (fiction) 4   Sam 26 Mai - 14:51:46



Plateau de Californie 76e km
          Le parking atteint, le panorama s’offre à nos yeux, nous prenons le temps de visiter les lieux. Le plateau de Californie, le Winterberg allemand de l’époque, nous y sommes. La vue circulaire est magnifique. Laie de Californie, laie des casemates, tout est vert et champêtre. J’entraîne en plein bois mes compagnons surpris sur une tombe de l’ancien cimetière de Craonne. Celle de Yves Gibeau , que je savais-là par « Les fantômes du Chemin des Dames : le presbytère d’Yves Gibeau » de Gérard Rondeau, livre-mémoire sur les pas de l’ écrivain journaliste sportif, verbicruciste auteur de « La Ligne Droite,  allons-Z’enfants, La guerre c’est la guerre » né en 1916, fasciné par la Grande Guerre et résidant dans l'Aisne, non loin du Chemin des Dames, s'est battu pour qu'une stèle soit dressée en mémoire d'Apollinaire que nous n’allons pas tarder à fréquenter plus bas. Un rectangle de terre entouré de pierres, quelques fleurs, une planchette de bois sur un poteau planté « Yves GIBEAU – écrivain - 1916-1994 ».   L’écrivain antimilitariste voulait être enterré-là, sa volonté a été respectée, c’est bien. Je tenais à la voir et y penser, c’est fait.
          Californie, plateau situé sur les hauteurs de Craonne, « la Montagne de Craonne ». C’était un lieu de détente, avec guinguettes, saloon à l’américaine, petit zoo et jardin exotique de plantes rares d’Amérique. Il fut surnommé «  Jardin de Californie » le plateau suivit en la Californie », c’était « avant ».  Bien joli nom pour plus tard y perdre la vie.
La route est verdoyante, boisée, luxuriante, presque égayante, je prends conscience que nous sommes sur le plateau de Californie et soudain mes jambes flageolent, mes yeux se troublent…nous débouchons sur l’admirable panorama et l’ancien village de Craonne. Les uns en haut, des balcons boisés, les autres en bas voulant monter, combien étaient-ils accoudés à viser, combien étaient-ils à courber le dos, des centaines n’ont pas eu de veine, ils se sont massacrés.
 
Au bord du plateau
Le plan d'attaque ne tient nullement compte du terrain qui est très défavorable : les troupes françaises se situant en contrebas et devant se lancer à l'assaut de pentes fortifiées. Vu d’en bas, le plateau se dressait devant les hommes… Le rebord abrupt de 80 mètres de hauteur était là devant eux. Il faudrait y grimper sous le feu des mitrailleuses puis enlever les lignes ennemies. 48 heures d’offensive, les pertes sont terribles : 134 000 hommes par terre (30 000 tués - 100 000 blessés - 4000 disparus) la percée sur Laon - n’était plus qu’une illusion.

 
René Dalize, A tibias rompus. On ne retrouva jamais le corps du poète ami de Guillaume Apollinaire disparu ici. Il est tué le 7 mai 1917 par un obus au Plateau de Californie. Enterré à la hâte, il ne reste rien de sa tombe, un sort que Dalize a anticipé dans sa Ballade du pauvre Macchabée :
Je suis le pauvre macchabée, mal enterré,
Mon crâne lézardé s’effrite en pourriture,
Mon corps éparpillé divague à l’aventure,
Et mon pied nu se dresse vers l’azur éthéré.
Plaignez mon triste sort.
Nul ne dira sur moi : Paix à ses cendres !"

Je suis mort
Dans l'oubli désolé d'un combat de décembre.
Son nom figure au Panthéon de Paris parmi les écrivains morts pour la France.
 
          Nous longeons la tranchée du Balcon, elle est encore bien là, quelques mètres plus bas sous nos yeux, certes vide de ses occupants mais presque encore inquiétante pour celui qui vient du bas… sortis des bois. Plateau de Californie, nous y voici. L’horizon, à des dizaines de kilomètres à la ronde est superbe ; tranchée de Bayonne, tranchée des Landes, tranchée du Béarn, tranchée de Tarbes et Bordeaux frôlent celles de Manheim Fribourg, d’un camp comme de l’autre, ils ont passés et trépassés ici, là et là-bas encore, devant nous, derrière nous, partout. Au milieu d’eux nous marchons.

Le plateau de Californie

On s’essouffle dans l’air printanier et l’ascension de la forêt de Vauclair. Là-haut, les oiseaux et le soleil nous attendent, ainsi qu’une vue enivrante depuis le belvédère du plateau de Californie, du nom d’une ginguette d’alors installé au-dessus de Craonne. Mais le 4 mai 1917, sous la pluie, dans la boue et le froid, avec le barda et le fusil, il s’agit de gagner 100 mètres toutes les trois minutes avec au sommet une mitrailleuse allemande installée tous les 20 mètres. Juste avant la fin de la montée, le monument des Basques rappelle le sacrifice du 18e régiment d’infanterie de Pau qui perd 40 % de ses hommes en trois jours. On finira par prendre ces positions sur le front de la vallée de l’Ailette sans changer vraiment l’issue de la guerre. Traumatisés, les survivants refuseront de remonter au front le 27 mai, initiant les mutineries.
Sur le Chemin des Dames, les traces de la guerre ont été effacées au mieux pour remettre les terres en culture. L’échec sanglant est occulté, minimisé en rapport à Verdun et la Somme, au commun des mortels. Il faudra près de 20 ans pour extirper l’acier, et il en reste dans les fourrés !
« Cinquante mois on se l’est disputé, on s’y est égorgé et le monde anxieux attendait de savoir si le petit sentier était enfin franchi. Ce n’était que cela, ce chemin légendaire : on le passe d'une enjambée... Si l’on y creusait, de la Malmaison à Craonne, une fosse commune, il la faudrait deux fois plus large pour contenir tous les morts qu'il a coûtés. Ils sont là, trois cents mille, Allemands et Français, leurs bataillons mêlés dans une suprême étreinte qu’on ne dénouera plus, trois cent mille sur qui des mamans s’étaient penchés quand ils étaient petits, trois cent mille dont de jeunes mains caressèrent le visage. Trois cent mille morts, cela fait combien de larmes ? » Roland Dorgelès, Le réveil des morts
          La borne jaune 21 passée, le saillant du Jutland se trouvait là, plein champ maintenant. Sur notre droite, parmi les taillis, on devine aisément le terrain encore bouleversé d’anciennes tranchées et abris bétonnés. Plus loin, le  « ravin sans nom » entre le saillant du Jutland et les troupes napoléoniennes, (quel saut dans le temps ! ) avec dans son creux les ruines d’une maison sans nom, c’est le no man’s land à franchir pour atteindre le pied de la tranchée du Balcon et le plateau de Californie au petit matin gris et glacial du 16 avril. Pour 10m gagnés, 1000 hommes tomberont. Sur la petite route en surplomb, nous marchons. 
- « Comme elle n’a pas de nom sur la carte, on l’appelle “ la maison sans nom”. Un petit ruisseau coule devant elle. Quand nous le franchissons, le barrage allemand se déclenche, très violent, devant nos tranchées de départ, c’est-à-dire heureusement trop tard, et derrière nous. Mais soudain les mitrailleuses entrent en action, et croisant leurs feux, des hauteurs qui nous dominent, criblent de balles nos soldats. A la tranchée du Balcon, on voit la ligne des tireurs allemands, debout, qui fusille de haut en bas nos éléments les plus avancés. Comment gravir dans ces conditions, la falaise qui se dresse devant nous ? Achille Liénart, Journal de guerre 1914-1918
 
          Forêt de Vauclair, elle est là, verdoyante à souhait. Après la guerre, seuls 6 arbres criblés décharnés survivaient comme ils pouvaient ; le paysage était lunaire, vous parlez ! 4 jours d’artillerie tous calibres avant le fiasco-massacre,  530 obus par hectare, 1 obus par m2, 2 dans vos toilettes ! ça laboure à souhait, terre et humains. Vauclair, on peut maintenant y flâner sans conscience, mais si vous prêtez votre attention, si vous vous arrêtez un instant, si tendez vos sens,  épiez, furetez du regard, laissez-vous aller, un éclat de soleil vous fera découvrir une croix perdue, des courbes de terrains significatives des trous d’obus, écoutez, tendez l’oreille, ils sont là …marchez !
Panneau de la laie des casemates, un monticule se dresse en plein champ, le « buisson coquin » des anciennes cartes, borne 20, panneau monument Napoléon, sur la gauche la butte vue auparavant est surmontée d’une statue au chapeau caractéristique. Nous en approchant par curiosité, nous découvrons un Napo juché en haut de quelques marches, face au paysage. Le souvenir du moulin de Vauclair se trouve…sous le tertre. Ici, dans ce paysage, le 7 mars 1814, les Marie-Louise entourés des grognards ont repoussés russes et prussiens …de guerre en guerre, de morts en morts ! Le village de Craonne est entré dans l’histoire nationale en 1814 lors de la campagne de France.  Cette bataille de l’autre siècle fut spécialement meurtrière, 6000 de chaque côté restèrent à terre dans ces champs. Il y a des lieux comme ça... l’endroit s’appelait le buisson coquin, plutôt coquin de buisson ! curieux nom pour deux boucheries à 100 ans d’écart. Le lieu était connu propice aux plaisirs de la chair…ça, de la chair, il en a eu ! Un lieu réservé auparavant aux plaisirs de la chair qui n'en reçoit plus que des lambeaux ...(dictionnaire du Chemin des Dames). Pour rejoindre Craonnelle, nous filons trotte-menu au milieu de cet ancien terrain de malheurs vers le vallon sur la voie pierrée  où se trouvait l’artillerie napoléonienne, curieuse sensation d’y discerner la terre vibrer entre salves de canons Gribeauval, lignes chancelantes de fantassins, charges de cavaleries et tirs de mitrailleuses ( la même sensation que sur ces sites des 5 continents où des nuées humaines se sont entre-massacrées, tels Azincourt, Borodino, Hattin, Isandlwana, Troie, Waterloo, Wounded Knee, ces lieux de sacrifices humains lorsqu’on y erre le nez et l’imagination au vent ).
1814 1914, quel voyage dans le temps en quelques foulées…des canonnades, des charges, des avancées, des reculs, des hommes disloqués, couchés à terre qui ne se relèveront jamais, des fantômes des fantômes ! A 20 ans, ils auront pris les mêmes pentes, les mêmes chaussées, ils seront tombés aux mêmes endroits. De Hurtebise à Craonne, le paysage a des relents de poudre et de métal oxydé.
           Craonne acquit un renom dont il se serait bien passé. Le bourg se situait sur la ligne de front, la population déplacée, Craonne, et son environ, nous y marchons. Le village fut entièrement rasé par les bombardements massifs : 5 millions d’obus sont tombés sur le Chemin en 10 jours avant l’attaque, ça vous dit ? alors les maisons, les villages ? hummm…réduits à des monceaux de pierre, en poussière ! Nous marchons soufflons tirons sur les bras, nous montons, descendons et sommes heureux comme des gosses dès l’apparition d’une portion de plat. Pour nous ébrouer, du poids de l’histoire, nous avons besoin de nous défouler.
 
 « Comme le chantaient les hommes en descendant du Chemin des Dames :
Jean de Nivelle (sic) nous a nivelés
Et Joffre nous a offerts à la guerre !
Et Foch nous a fauchés...
Et Pétain nous a pétris...
Et Marchand ne nous a pas marchandés...

Et Mangin nous a mangés !"


Blaise Cendrars, La Main coupée
 
Mutins ? vous avez dit mutins ?
          Face au massacre, des hommes renâcleront, pas forcément mutins, comme ceux de là-haut les ont surnommés, mais par fatigue et ras-le-bol de maltraitances diverses et variées ; un mot de travers et toc ! c’est le bagne, deux mots, une insulte à un supérieur et c’est l’envoi en une zone d’où peu reviennent, trois mots à bout de nerfs, une désobéissance pour gagner 50m et perdre les copains ? mutilation volontaire ? et crac ! cours martiale et 12 balles en cadeau pour l’exemple. « pour l’exemple » par des gens qui n’en n’ont guère été. Ces décideurs de la vie des autres étaient à leur affaire. Ces soldats , en avait marre de se faire massacrer, ils refusaient la guerre et ses maîtres incompétents , après 3 ans de guerre ils avaient l’air mutin.
Le maréchal allemand avait dit des australiens, « des lions commandés par des ânes ». Il aurait pu dire de même sur le Chemin des Dames.
 
Craonne et sa chanson.
          Elle reprenait l'air de la jolie valse succès de 1911 "Bonsoir m'amour" chantée entre autres  par Charles Sablon. Les « fredonneurs » de ces chansons était considérés comme mutins, arrêtés, avec les conséquences de l’époque, tribunal militaire, renvoi en 1ère ligne dans un secteur où les chances de survie étaient quasiment nulles, prison, bagne, poteau d’exécution 12 balles…ordonnées pour l’exemple par des êtres qui n’en n’étaient pas. Lorette c’est pas aussi chouette que comme dans la chanson de Delpech. La chanson de Lorette fut adaptée par les « intéressés du front,» c’est à Vimy, c’est à Verdun, c’est dans la Somme, c’est en Champagne, mais  toujours ce vers revenait sur le plateau qu’il faut laisser sa peau
 
Nous avons marché en fredonnant entre le chant des partisans et la chanson de Craonne.
 
Bonsoir m'amour - refrain
 
Bonsoir m'amour, bonsoir ma fleur,
Bonsoir toute mon âme !
O toi qui tient tout mon bonheur
Dans ton regard de femme !
De ta beauté, de ton amour,
Si ma route est fleurie,
Je veux te jurer, ma jolie,
De t'aimer toujours !

 
Chanson de Lorette – refrain - ( issue des hécatombes d’Artois 1915…)
Adieu la vie, adieu l'amour
Adieu toutes les femmes
C'est bien fini, c'est pour toujours
De cette guerre infâme
C'est à Lorette, sur le plateau
Qu'on a risqué sa peau
Nous étions tous condamnés
Nous étions sacrifiés


Chanson de Craonne - refrain 

Adieu la vie, adieu l’amour,
Adieu toutes les femmes.
C’est bien fini, c’est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C’est à Craonne, sur le plateau,
Qu’on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous condamnés,
C'est nous les sacrifiés !

 
8 jours de massacre par un commandement aveugle, les colères montent.
Environ 3 500 soldats sont condamnés aux travaux forcés ou à des peines de prison lourdes.
Les hommes auront été tués, le généralissime absout par ses pairs d’une commission militaire. Les généraux faisaient peu de cas de la troupe.
 
 » Soudain dans la nuit et dans le silence
On voit quelqu’un qui s’avance
C’est un officier de Chasseurs à Pied
Qui vient pour nous remplacer
Doucement dans l’ombre sous la pluie qui tombe
Les petits Chasseurs vont chercher leur tombe. » Chanson de Craonne.
 
          Chemin des Dames, le sentier des sacrifiés, nous en sortons exsangues bouleversés. Enfin nous nous extirpons de l’emprise oppressante du vieux chemin et de ses dames et ces milliers d’hommes sacrifiés… Peu à peu, dans notre dos, les pentes poignantes du plateau de Californie et Craonne s’éloignent, une sensation de mieux respirer semble nous regagner. Mais nous le ressentons, les 30km du Chemin de ces jolies Dames nous ont initiés et adoubés à ce que nous attend. D’autres horizons s’offrent à nous. D’accablés devenus quasi-muets entre nous au fur et à mesure des kilomètres des stèles et des croix, nous nous rectifions, nous nous détendons et reprenons nos conversations et nos bons mots, nous allongeons nos pas, nous tirons sur nos bras, nous secouons nos corps comme pour nous débarrasser d’une gangue venue nous asphyxier, nous redevenons des marcheurs…vivants.
Et pourtant, 137 ans auparavant, il y était évoqué Dyonisos et le vin…
« Quand ce chemin, Madame, ne serait pas de la plus grande utilité pour le commerce des vins du Laonnois, il suffit que ce soit celui que Mesdames de France doivent prendre pour se rendre à La Bove, et qu’il vous intéresse d’ailleurs personnellement, pour que j’y fasse l’attention la plus grande. »
Lettre de Le Pelletier, intendant de la Généralité de Soissons à Madame de Narbonne (30 août 1780)
 
          De Craonnelle nous décidons de refaire à notre façon « la grande évasion » nous déboulons, nous nous échappons à fond  de l’emprise du Chemin des Dames et filons voir la stèle dédiée à Guillaume APPOLINAIRE ; le bois de Beau Marais et sa stèle à la mémoire des 104 officiers 191 sous-officiers 3080 soldats tombés alentours est à notre droite. Nous filons.  
la D89 nous mène à La Ville-aux-bois puis Pontavert 88e km . En lisière du bois des Buttes se dresse le monolithe de granit du poète blessé.
En ce lieudit
le Bois des Buttes
le 17 mars 1916 fut blessé
Guillaume Appolinaire
1880-1918
 
Dis l’as-tu vu Gui au galop
Du temps où il était militaire
Dis l’as-tu Gui vu au galop
Du temps où il était artiflot
A la guerre
 
Guillaume Appolinaire – lettres à Lou  30 janvier 1915 Nîmes
« Si je mourais là-bas sur le front de l’armée
Tu pleurerais un jour, ô Lou, ma bien aimée,
Et puis mon souvenir s’éteindrait comme meurt
Un obus éclatant sur le front de l’armée
Un bel obus semblable aux mimosas en fleur. »

 
…ma pauvre Lou, l’artillerie n’est pas intéressante du tout,. C’est en ce moment une arme de grand-père et d’eunuque…La seule arme intéressante et formidablement tragique c’est cette infanterie d’ici où la lutte est inimaginablement infernale. 16 décembre 1915
 
… je commence à être habitué aux gaz asphyxiants, je trouve même que l’odeur n’en n’est pas désagréable surtout les lacrymogènes. 9 novembre 1915
 
« et naguère au temps des lilas, l’éclat tempêta sous mon crâne »
 
"Il siffle des obus dans le ciel gris du nord,
Personne cependant n'envisage la mort."
(
Lettre à Lou).
 
          Pontavert, son cimetière militaire de Beaurepaire et ses 6815 corps, français, britanniques, russes. Pontavert 88e km, le Chemin est maintenant là-haut, derrière.
La ville traversée, la route est droite, plate, nous franchissons le rû La Miette 92e km… face à nous, le 16 avril 1917, le drame des chars d’assaut se déroulait. Remontant plus loin dans le temps, il y a quelques siècles, nous aurions sans doute découvert l’armée belge puis en arrivant sur le rond-point, nous aurions traversé les rangs romains…la Butte Mauchamps et son camp de César n’est pas loin. En souvenirs des romains passés ici, les tranchées du coin se nommaient Vestales, Colisée, Curiace, Horace, Trajan, du Centurion, les soldats avaient des connaissances, de l’imagination et de l’humour.
          Nous y arrivons justement, en vue le calvaire de l’ancienne ferme du Choléra, lieu d’horreur pour les combattants, disparue par les obus,  pendant à celui de l’Ange-Gardien, 
Nous faisons face au monument des chars d’assaut face où le 16 avril 1917, les 132 tanks et leurs équipages de 6 soldats se sont élancés vers le bois du bélier, la côte 108 et Juvincourt. 52 seront touchés, 81 seront mis hors de combat, (28 en panne, 8 enlisés, 35 incendiés) sur les 12 qui arriveront au rû de la Miette que nous venions de franchir 1000m auparavant, 9 seront détruits, des 720 tankistes enfermés, 180 seront tués blessés ou disparus, les artilleurs d’en face visaient les chenilles et les réservoirs d’essence attachés sur les  véhicules, après... Nous en frémissons d’horreur. L’endroit a été un bourbier de fer et de chairs calcinés, des 10km d’avancée prévue par les stratèges, 500m auront été parcourus.
121 chars d’assaut Schneider qui partent à l’assaut (8 se sont enlisés avant) sur un terrain favorable mais sur lequel les chars sont bien visibles et vite pris pour cibles. « Vers 8h30, dans un rayon de soleil apparurent sous les vivats de nos poilus les premiers chars du groupe Bossut. Du haut de la crête du Choléra, je les vois encore progressant dans l’étroit couloir entre Miette et Choléra, puis se disperser dans la plaine du Nord de cette position. Et presque aussitôt ce fut le drame. Pris à partie un par un par l’artillerie de campagne ennemie, les chars bardés à l’extérieur de bidons d’essence prirent rapidement feu. Je verrai toujours – vision d’horreur inoubliable – les hommes enflammés quittant les chars et courant, torches vivantes, dans la plaine ! » (capitaine Bourgoin)
          Les décombres de la ferme du Choléra ont disparu ; un de ces innombrables rond-points qui fleurissent le pays comme de l’urticaire, trône en lieu et place du drame. L’imagination et le recueillement y sont déstabilisés, balayés. Nous sommes sur le site. La ferme se trouvait sur la ligne de front entre les 2 camps. Un calvaire, face au monument des chars, la remplace. De nombreuses plaques sont apposées à sa base. L’une d’elle dit : « Ossements qu’animait un fier souffle naguère membres épars débris sans nom humain chair pêle-mêle sacre d’un vaste reliquaire Dieu vous reconnaîtra poussière de héros. » Une autre rappelle les soldats disparus aux combats de l’été 14. … En souvenir du Caporal Raymond Motte et des soldats du 43e RI disparus en septembre 1914
Aujourd’hui la route de Reims passe…En 2014, le site sera vandalisé par des pilleurs de bronze et de marbre. Seules les photos d’après guerre peuvent donner un aperçu du paysage ravagé, pelé. Aujourd’hui la verdure adoucit ces souffrances reculées.
          Berry-au-Bac est en vue, avec sa côte 108, ses entonnoirs de mines et ses gars engloutis, son mont Sapigneul, son hameau de Moscou sa nécropole autrefois du même nom et ses 3933 gars, 6 russes, 1 belge, 29 britanniques. Plus loin, Cormicy et sa nécropole de 15000 soldats, Loivre plus de 4000 allemands, La Ville Aux Bois 564 britanniques, de tous côtés nous sommes cernés de tombes et d’ossuaires. Le Chemin nous a étourdis, nous n’osons additionner, c’est mieux ainsi. Nous repartons avec la sensation d’avancer groggy entre tirs et explosions, ce n’est pas fini ! Allemands, belges, italiens, anglais, romains, russes français, ici, à force de côtoyer l’histoire, tout se mélange. De Laffaux à Berry-au-bac, depuis des siècles et des siècles, cette région a été témoin de tant de combats. Le Chemin des Dames et ses 4 années de guerre nous a joués.
 
La  guerre, elle envahit l’esprit et le corps des écrivains
Aragon
« Plus belle que les larmes »,
Les yeux d’Elsa
Henri Barbusse – Le feu
 « Ces hommes qui avaient été tenaillés par la fatigue, fouettés par la pluie, bouleversés par toute une nuit de tonnerre entrevoyaient à quel point la guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique, non seulement viole le bon sens, avilit les grandes idées, commande tous les crimes, mais ils se rappelaient combien elle avaient développé en eux et autour d’eux tous les mauvais instincts sans en excepter un seul : la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à la férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie. »
 
Gabriel Chevallier écrit dans La Peur (1930) : « Mon tremblement intérieur répond au grand tremblement du Chemin des Dames »
"Je m'engage comme volontaire [...] Si je suis tué, ne moquez pas de moi : je vous ai toujours voulu du bien".
J’ai été soldat à dix-huit ans
Texte écrit pendant la Grande Guerre d’Eugène Dabit ( Ecrivain et peintre français né en en 1898 et mort en 1936 )
 
J'ai été soldat à dix-huit-ans
Quelle misère
De faire la guerre
Quand on est un enfant.
De vivre dans un trou
Contre terre
Poursuivi comme un fou
Par la guerre.
Tous mes amis ont péri
L'un après l'autre
En quelque lieu maudit
Est notre amour enseveli.
J'ai été soldat à dix-huit ans
Quelle misère
De faire la guerre
Quand on est un enfant.
De vivre dans un trou

Contre terre
Poursuivi comme un fou
Par la guerre.
Mon dieu était-ce la peine

De tant souffrir.
Las je reviens humble et nu
Comme un inconnu,
Sans joie sans honneur
Avec ma douleur
Les yeux brûlés
D'avoir trop pleuré
Pour mes frères malheureux
A ceux qui sont aux cieux
Contre la guerre
A ma mère
Adieu.
Louis Aragon n'a que 16 ans quand éclate la guerre. Il est mobilisé en 1917 et est incorporé en tant que médecin-auxiliaire au 355e régiment d'infanterie en 1918. Il se trouve alors près de Soissons où il est enterré vivant à trois reprises, puis il suit la contre-offensive alliée sur le Chemin des Dames en septembre 1918. C'est là qu'il commence son premier roman Anicet. Il évoquera cette expérience du front à travers la fiction comme dans le roman Aurélien :
Je me souviendrai toujours... C'était au Chemin des Dames...
... Tac tac tac tac tac... et ça ricochait... tac tac... On ne savait plus où se mettre... D'autres répondaient...
- Et le Chemin des Dames ?
C’est vrai… Nous avons dû le franchir sans y prendre garde. Revenons sur nos pas… Cherchons… Dans lesquels de ces cratères s’est-il englouti ? Impossible de s’en rendre compte. Consultons la carte…
- Ah ! Voilà… Regardez !
L’un de nous montre aux autres une mince tranche de pierres cassées, un segment de nougat dans la glaise d’un entonnoir.
Ce fut là…Pour posséder cela, des milliers d’êtres humains se sont exterminés. »
 

          Trou d’enfer, mont du fléau, buttes, fosses, ravin, montagne, bois de l’enclume, tranchée du balcon, tranchée du cacatoès, du casse-tête, caverne du dragon, la sucrerie, creutte de Chaouïa, bois de claque-dents, secteur de l’autobus,  tranchée de la Danse, tranchée du hérisson, le doigt d’Heurtebise, creute de l’Eléphant, bois du Paradis, tranchée de Fuleta, tranchée de Gérardmer, grottes des zouaves, autant de noms à rêver s’effrayer, sourire, autant de noms à mourir. 

- « Il y a des enfants qui partent avec pour tout manteau la pluie sur leurs épaules, avec la pluie dans leurs pensées … et qui, tout seuls, vont s’endormir au bord des routes, pour toujours … » Paul Arnold sera de ces enfants,  jeune écrivain de talent il est tué par l’explosion d’une grenade, dans l’attaque du bastion de Chevreux, il a 20 ans.

 
« 1 000 tomberont à ta gauche et 10 000 à ta droite mais toi tu ne seras pas atteint » psaume 91.7
 
Par consentement ou par contrainte, les soldats des 2 camps ont tenu.
 
En 1920, le commandant du Plessis décrit l’ouest du Chemin des Dames juste après la bataille de La Malmaison dans l’historique de son régiment (Le Régiment Rose, histoire du 265e RI, 1914-1919).
- « Rien ne peut donner une juste idée de cette dévastation. Cela passe la description, la photographie, la peinture même. Il faut avoir vu. C’est un paysage lunaire. Partout la terre est éventrée, partout de profonds entonnoirs se touchent et s’entrecoupent. L’horreur et la désolation sont partout. Pas un brin d’herbe sur le plateau, rien de vert aux troncs mutilés dont sa bordure se hérisse. Tout est ravagé. Où se trouve le fameux Chemin des Dames ? De l’Ange Gardien aux Bovettes, il n’y a pas 10 mètres de terrain plat. On ne voit que larges trous, monticules à vives arêtes, crevasses tortueuses, coupées d’éboulement et de fondrières, et qui furent des boyaux et des tranchées ; un désert morne, chaotique, uniformément grisâtre, au milieu duquel se profile, boursouflure informe, le vieux fort de la Malmaison. »

« Vous avez eu de la tranchée
La grenade et la balle aussi
La fusée au sol arrachée
Par un Fanfan trop sans-souci
Qui vous ciselait une lame
Au cœur du métal dégrossi …
Vous avez eu de tout : voici
Une fleur du Chemin des Dames.

Sur sa monture harnachée
Louis Quinze venait ici,
L’œil tendre, la lèvre penchée
Sur les lèvres au retroussis
Voluptueux de quelque femme.
Ils s’aimaient tout un jour ainsi
Et lui, donnait pour son merci
Une fleur du Chemin des Dames.

Aujourd’hui la route est bouchée
Par un vieux fil de fer roussi,
Et la terre autour défrichée
Par l’obus. Un long ramassis
De pauvres bonshommes sans âme,
De pauvres bonshommes occis …
Et quelquefois, par là, par ci,
Une fleur du Chemin des Dames

Princesse ignorante des drames
Au dénouement par trop précis,
Entre mes autres dons, choisis
Une fleur du Chemin des Dames. »


Jean Arbousset (Béziers 1895 – Estrées-Saint-Denis 1918), poète et sapeur dans le Génie


            Guignicourt, 100e km quelle platitude ! Condé-sur-Suippe, nous longeons une voie de chemin de fer et digérons une route qui nous impose sa droiture, droite de chez droite plate de platitude dans ce plat pays. Aguilcourt nous faisons une pause café menthe à l’eau bière « chez Gina ». Repartis nous atteignons Orainville, puis Auménancourt,  Auménancourt le grand,  le 3e, Auménancourt le petit a été fusionné avec le grand en 1966. Notre marche ne traverse pas qu’une mémoire historique précise, le temps et les évènements nous jouent des tours malicieux et c’est tant mieux.
          Retour en 1918. Le 5 octobre , l'ennemi continuant son mouvement de repli, vous le suivez de près. Il a lâché le fort de Brimont . Ses dépôts de munitions sautent dans le massif de Nogent-l'Abbesse, et un peu partout dans la plaine. Il a mis le feu aux villages, aux fermes. Vous le pourchassez, et le soir, vous avez atteint la Suippe à Aumenancourt. Nous passons la rivière au milieu d’un paysage marécageux arboré sur une ligne droite, plate. Ces villages de la vallée de la Suippe, situés sur la ligne de front jusqu’à la fin de l’été 1918, Auménancourt sera libéré le 11 octobre à un mois de l’armistice, les maisons atteignaient à peine 1m de haut…1m ? c’est la hauteur entre le sol et mon nombril, imaginez votre village à 1 mètre de haut, votre muret de jardin, vos potentilles ou cognassiers du japon fleuris, peut-être… Continuons de marcher la journée prend fin et la première étape est à 10km.
Nous rejoignons la D20 et Auménancourt-le-grand, où peu s’en faut. Je suis interpellé par un panneau indicateur…Bazancourt, vous connaissez ? c’était en 1996…les 24h sélectifs à feu Paris-Colmar ! nous passons devant un calvaire récent le dos au bois. St Etienne-sur-Suippe D20 tiens ! un panneau D274 annonçant Bourgogne Reims… Bourgogne ? J’en suis ! Boult est sur la même rivière, au centre du village, à notre droite l’ancienne voie romaine venant de Reims monte sur Cologne. Le voyage dans le temps continue. Sur ce site, les services de l'I.n.r.a.p. ont durant un peu plus de deux mois mis au jour 530 tombes et plus de 3 000 objets personnels et militaires datant de la Grande Guerre. Il s'agissait d'un cimetière provisoire, 100 ans plus tard « ils » remontent encore. Parmi eux figure August Seelmeyer qui, 6 jours seulement après son arrivée en Champagne, fut frappé par un obus. Il avait 19 ans, mobilisé, exercé, transporté, monté en ligne et tout est fini. Ici, l’occupation durera plus de 4 ans.
          Nous sortons de Boult par la rue de …Bazancourt et subitement quelques membres du groupe produisent une accélération, comme happé par le nom. 1 feu tricolore de franchi et le panneau Bazancourt nous ébloui ! Le 28 avril 1996, nous y avions accompagné la britannique Jill Green, en route pour son Chalons-Colmar de 331km ; Dave son mari était là, les anglais étaient là, Cathy Crilley, les frères Watts Bob et Ken, John Fenton, Tony Collins, Kevin Perry, avec leur bonne humeur, leur humour, leur efficacité désarmante et leur ravitaillement élémentaire… mon cher Watson ! thé, Cheddar, pain d’épices, purée, durant 24 heures pour des performances à faire envie d’y goûter ! Ce week-end-là les marcheurs compétiteurs anglais nous ont enchantés pour de nombreuses années. Y repenser nous aura distrait quelque peu de notre route de chagrins. Bazancourt, 120e km, il est 22h, nous y passons la première nuit.


demain, Verdun

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Moi, je préfère la marche à pied (Henri Salvador)
J'ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l'indifférence (Anatole France)
“Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.” [i]René Char
[/i]
Ne crains pas de marcher lentement, crains seulement de t'arrêter.
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1918 - 2018 en leurs mémoires lointaines (fiction) 4
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