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 1918 - 2018 - En leurs mémoires lointaines ou (fiction) 3

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THANRON Bernard
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MessageSujet: 1918 - 2018 - En leurs mémoires lointaines ou (fiction) 3   Sam 26 Mai - 14:49:43



Chemin des Dames – route départementale 18 RD – CD pour Chemin des Dames
          Nous y voilà, à moins d’une heure et demie de Paris, Baudelaire, De Beauvoir, Gainsbourg, Rimbaud, Vallès et leurs copains poètes écrivains et artistes enfouis là-bas. Le Chemin des Dames, charmant nom au demeurant, empierré au 18e siècle est une route située au nord-est de la capitale, à une bonne centaine de kilomètres de la Butte Montmartre, dans le triangle Laon-Soissons-Reims, sur une ligne crête de 26km officiels, surplombant les vallées de l’Ailette au nord et de l’Aisne au sud, entre le calvaire de l’Ange-Gardien à l’ouest et Corbeny à l’est. Le Chemin surplombe sur sa fin Craonne, son plateau de Californie, qui malgré son joli nom à voyager entrera dans une bien triste histoire. Ange-Gardien, Aisne, Ailette, Craonne, nous allons sans nous en douter, entamer une traversée totale des temps anciens, ce Chemin et ses fantômes vont nous absorber.
A la demi-douzaine de lieues de ce petit chemin, nous rajouterons une poignée de kilomètres, car par curiosité exploratrice, nous allons irrésistiblement nous écarter vers des bosquets verts et tranquilles aux souvenirs tragiques et ce besoin inhérent de deviner les hommes qui y sont passés et trépassés, chercher à les ressentir avant de mourir ou de s’en tirer. Promontoire naturel dominant l’horizon à perte de vue ou presque, sa situation privilégiée fait que son destin est géographiquement scellé. Il est un de ces lieux que l’on devine illico stratégique pour celui qui l’occupe, dramatique pour celui qui veut l’occuper lorsqu’il l’est déjà, celui-ci a été un lieu de perdition pour des dizaines de milliers de soldats.  Cette notoriété, le Chemin des Dames s’en serait bien passé.
          180m d’altitude, nous marchons plein est. A vol d’oiseau, 330km nous séparent de Strasbourg où nous allons, mais il nous en reste près de 500 par les petites routes détournées, proches d’une ligne de front et de notre parcours pré-établi, nous bifurquerons parfois, aimantés vers des lieux de mémoire des anciens hommes et le parcours s’allongera d’autant.
 « Cette trace de sentier, qu’on reconnaît quand même à son usure, bouleversé par les entonnoirs, c’est le Chemin des Dames. Cinquante mois on se l’est disputé, on s’y est égorgé, et le monde anxieux attendait de savoir si le petit sentier était enfin franchi. Ce n’était que ça, ce chemin légendaire : on le passe d’une enjambée… Si l’on creusait, de la Malmaison à Craonne, une fosse commune, il le faudrait dix fois plus large pour contenir les morts qu’il a coûtés. Ils sont là trois cent mille, Allemands et Français, leurs bataillons mêlés dans une suprême étreinte qu’on ne dénouera plus, trois cent mille sur qui des mamans inquiètes s’étaient penchés quand ils étaient petits, trois cent mille dont de jeunes mains caressèrent le visage. Trois cent mille morts, cela fait combien de larmes ? » (Roland Dorgelès, Le Réveil des morts)
          Le Chemin des Dames ? De l’Ange Gardien à Craonne, nous sommes en route pour en parcourir une trentaine de  kilomètres en long et un peu en diagonale et en travers ; le Chemin des Dames ? il allait nous envelopper, nous embourber, nous investir , nous envahir, nous étourdir, nous triturer les tripes, nous poursuivre jusqu’au confluent de l’Aisne et la Suippe, écluse de Condé-sur-Suippe du canal latéral à l’Aisne, où nous retrouverons notre entrain et une certaine sérénité à marcher. Le Chemin nous aura hanté de la tête aux pieds jusqu’à vouloir s’en enfuir à grandes foulées, mais avant il nous fallait l’emprunter dans son intégralité, et ça...
          Du temps et d’autres horizons où la guerre ne semble pas être passée, nous serons nécessaires pour nous apaiser par  d’autres paysages bien sages maintenant. Le Chemin des Dames ? une fois engagé, l’impression glaciale de s’y enliser sans pouvoir y échapper,  s’installe en nous. Le Chemin des Dames à peine commencé, tel un tsunami, nous submerge.
Chemin des Dames entrée ouest, 50e km, nous sommes à pied d’œuvre. Chemin des Dames, chemin de drames chemin de larmes, nous en ressortirons exsangues, le voici ce chemin, cette route départementale, cette crête où l’on voit parfois à perpète, où d’autres guerres sont passées avec leurs mêlées, leurs bruits de fers entrechoqués et leurs guerriers oubliés, Chemin des Dames, combien de fois allons-nous prononcer ton nom ?
         Nous apercevons sur notre gauche au loin, le calvaire des dames, dit « de l’Ange Gardien », entrée occidentale de la crête sanglante. La D23 nous mène au pied de 5 marches surmontées d’ un  christ en croix, dans cette campagne, des dizaines de zouaves et autres fantassins sont tombés, l’ancienne râperie ne s’est pas relevée de ses décombres. Nous observons et nous nous imprégnons du paysage, au son non pas du vent d’est glacial, mais des automobiles et poids-lourds passant sous nous. 
Nous passons sous la 4 voies par un chemin entre goudronné à la va vite et petits cailloux essaimés; de ceux qui sautent subrepticement dans votre chaussure sans que vous le sentiez assez tôt pour le ou les retirer et vous préparent une superbe cloque en plein centre du talon. La neige ne tient pas, nous débouchons en arrière de la ferme de La Malmaison où les véhicules nous attendent pour continuer notre procession de mémoire. La Malmaison, une belle ferme maintenant, a pris la relève des ruines de celle d’avant, néantisée  par 4 années de grondements, d’explosions, de crépitations en tous genres en ces environs. Ici nous marchons au milieu des positions allemandes qu’un pilonnage d’une semaine, par des milliers de bouches à feu n’avaient pas réduit, les tenants de la place s’y étant préparés … l’acier tombe du ciel, les hommes dessous. Assaut après assaut, les compagnies de chasseurs à pieds enlèveront ces tranchées aujourd’hui effacées. Le paysage est net, propre, rien ne laisse supposer les épouvantables massacres qui s’y sont déroulés. Nous marchons parmi les flocons. C’est en apercevant une stèle, suivie d’une une autre et une autre, un monument, des croix par milliers, des coins de campagne encore bouleversés et qui le resteront, que nos esprits seront ballottés ; que nos imaginations recréeront des images , à en pleurer de rage, d’enfer de terre et d’humains soulevés déchiquetés par l’acier, heureusement pour nos sens, parsemées d’échappatoires salutaires de la route et des grands horizons nous ramenant à l’apaisement . Il floconne, un vent de nord-est s’est levé, nous allons connaître la même météo qu’en avril 17, les tourmentes d’acier en moins, c’est déjà ça.
          Chemin des Dames, il a fallu quasiment 20 ans pour que tranchées et trous d'obus soient remblayés et vidés en partie des tonnes de ferrailles, de munitions et des cadavres enfouis par centaines. 20 ans, de 1919 à 1939, le temps qu’une autre guerre prenne le relais. Chemin des Dames, aujourd'hui le paysage est verdoyant et calme, nous y marchons soufflons à l’unisson, la brise est vive, il fait frisquet !
          De la vallée de l’Aisne au Chemin une centaine de mètres de dénivelée sépare les deux terrains, les adversaires s’y affrontent dès la mi-septembre 1914,  d’abord face à face installés de chaque côté du canal et de la rivière puis les uns en bas devant monter, les autres en haut devant les en empêcher, 130m de dénivelée, ils seront des dizaines de milliers à tomber sur les pentes. Sur la crête nous marchons. 
          Avril 1917 de Reims à Soissons, sur 40km, Nivelle à la barre,  près d’un million d’hommes sont réunis. Après 10 jours  de canonnades, le 16 avril 1917 3h30 du matin, ils sont réveillés, à 6h ils sortent des tranchées, la première vague monte vers la crête par les dizaines de petits sentiers y menant. Les tirs d’en face commencent.
La première ligne d’attaque représente environ 180 000 hommes, la seconde en soutien d’ environ 250 000 soldats, la troisième supposée de poursuite 120 000 hommes, la quatrième de 180 000 hommes restera bloquée entre Vesle et Aisne, une cinquième ligne de 55 000 hommes se trouve sur la Marne, près de Château-Thierry. Il faut leur ajouter leurs « 150 000 voisins » des Monts de Champagne, qui attaquent le lendemain, et les anglo-canadiens qui s’y mettent dans le Nord Pas-de Calais, front d’attaque monumental ! En bas du Chemin, il va sans dire qu’une telle concentration de troupes est visible à la jumelle, en mono ou biplan. Les allemands ne sont pas restés les bras ballants, ils ont eu le temps de préparer un sacré comité d’accueil.
Et malchance pour les assaillants, baraka pour les autres, 2 semaines avant le jour j, le 4 avril, à l’est du Chemin, un coup de main de l’ennemi lui a permis de tomber sur les plans de l’offensive. Les éléments de la grande pièce dramatique sont en place. Là-haut, sur le plateau, dans les ravins à l’avenir mortel pour les assaillants, les allemands enfouis, terrés fortifiés attendent. Le jeu de massacre peut commencer. 1h après les sifflets sonnant l’assaut, l’affaire était ratée, perdue. Certains auront progressé de 100m, d’autres de 10m, d’autres le nez dans la terre, de rien. Une fois les soldats nivelés, le général chef sera déplacé par ses pairs du lieu de ses méfaits, son rêve entêté de percée illico-presto évaporé en quelques heures; lui et ses comparses ont de jolies plaques émaillées de rues boulevards avenues, les hommes menés au carnage ont eu droit à des croix et des ossuaires, des coquelicots et des bleuets. Le Chemin des Dames, depuis le bel été 14, les hommes s’y affrontaient, des milliers étaient déjà tombés et 1917 allait en être le pompon, tragédie des vivants, triple-entente en bas près de l’eau, triple-alliance en haut aux créneaux, troupeau de sacrifiés par des triples buses. 5000 hommes fauchés dès la première heure, 30000 morts 54000 blessés le neuvième jour pour quelques dizaines de mètres gagnés, voire aucun. Et dire qu’un an plus tard, fin mai 18, une dernière fois, les allemands franchiront de nouveau le Chemin, passeront l’Aisne et, avanceront d’une quinzaine de kilomètres, en 3 jours, revenant ainsi à 70km de Paris, comme en septembre 14 ; c’est rageant d’avoir été blessé, mutilé, d’être devenu l’une des innombrables gueules cassées et les copains partis en fumée pour rien. Les italiens délivreront Soupir en octobre. Laon, objectif visé en avril 17 le sera le 13 octobre 18, moins d’un mois avant l’arrêt du conflit. Ce lundi noir d’avril 17 , premier jour de la semaine, pour des milliers d’hommes sera le dernier. L’offensive supposée foudroyante sur les cartes d’état-major étalée sur une table de bureau par les stratèges décorés breloqués, a été foudroyée, les hommes aussi.
Nous marchons au milieu de cette terrible histoire.
Lectures réflexions et chiffres tourbillonnant en tête, nous marchons.
          Le père René Courtois nous montre un des sites "remarquable", un ravin, où les alliés sont difficilement montés à l'assaut de troupes allemandes qui tenaient la crête. Il souligne que, selon le plan de bataille de Nivelle, les alliés devaient être à Laon à j+1, ils ont en réalité fait 100 m, au prix de milliers de morts (fresques ina.fr)
          Aujourd’hui la campagne se blanchit. Sans protection naturelle de haies ou bosquets, nous marchons face au vent de trois-quart qui nous glace le visage. Voici la ferme de Bohery, disparue des cartes et reconstruite après guerre. Le Chemin domine le paysage et l’on y saisit sa situation dominante stratégique. Ici, les premiers chars d’assaut de l’histoire sont passés, un monument à la mémoire du Régiment d’infanterie coloniale du Maroc est érigé. "Régiment d'élite… a, le 23 octobre 1917…encerclé et enlevé de haute lutte les carrières de la Bohéry, s'est emparé ensuite des lignes de tranchées du Chemin des Dames que la garde prussienne avait l'ordre de défendre à tout prix, puis progressant encore sous un feu violent d'artillerie et de mitrailleuses sur une profondeur de plus de deux kilomètres et demi malgré des pertes sensibles, a atteint avec un entrain admirable tous les objectifs, infligeant à l'ennemi de lourdes pertes, capturant 950 prisonniers dont 14 officiers, 10 canons, de 8 de gros calibre, et un nombreux matériel de guerre. Derrière, les champs cultivés, des épis de seigle par milliers, noircis, grillés, gelés en quelques heures, comme ces hommes tombés ici il y a des années.
          Borne 2 du Chemin, nous passons devant le fort de La Malmaison, Deutscher Soldatenfriedhof 1939-45, jetez un coup d’œil sur votre gauche, 12000 croix allemandes y sont plantés, celles de la guerre suivante…nous marchons grand fond.
          Stèle, Le 23 octobre 1917…Division…Zouaves…Tirailleurs…Artillerie…Part à l’attaque… la bataille de La Malmaison aura engendré plus de 14000 morts et blessés sans compter les disparus, en face ? sans doute autant. Que ce soit à notre droite ou à notre gauche, nous marchons à découvert, du vent, rien que du vent. Les jolis bois masquant les ravins d’accès sont au loin. 400m passés, les restes d’un blockhaus sortant de la carrière du Tonnerre sont encore visibles, ce qu’il s’est passé dedans ? glaçant ! des horreurs humaines oubliées. Plus bas dans la vallée, est Soupir et ses cimetières, 592 italiens au lieu-dit du Mont Sapin, près de 10000 français, 11089 allemands, 36 britanniques…Soupir, dernier soupir, il y en eu tant ! …en 18 mon grand-père maternel y fut sérieusement blessé et gazé au gaz moutarde. Toussotant le restant de ces jours, il en mourra des années plus tard, en toussotant une dernière fois. Morceaux d’acier et gaz dans un corps humain n’ont jamais fait bon ménage. Maudites soient les guerres et leurs meneurs ! Les transalpins délogeront les allemands revenus là en octobre 18.
Voici la ferme du Panthéon, borne 3, 193m d’altitude, pommes de terre à vendre, la tranchée du Panthéon, le boyau du Panthéon, le Chemin est devenu route de quelques mètres de large, nous marchons sur le no man’s land d’hier séparant les 1ère lignes à notre gauche et à notre droite, à peine 10 à 20 mètres séparaient les antagonistes, ils se regardaient quasiment les yeux dans les yeux, nous marchons entre eux,  impressionnant ! prise, reprise, re-reprise, la ferme sera reconstruite. En arrière était la tranchée de l’orage, orages d’acier pour sûr ! C’était le no man’s land, nous y avançons en toute quiétude, les nez au vent. Un carrefour traversé, nous devinons sur notre gauche la vallée de l’Ailette. Voici La Royère, incendiée par les cosaques en 1814, détruite par les canons en 1917, nous longeons l’ancienne tranchée allemande de la Gargousse. La Royère, lieu de combats acharnés au début du mois de mai 17,   ligne de front jusqu’au repli allemand sur l’Ailette à l’automne. Dans 20km nous serons à Craonne « à Crao-o-nne à Cra-o-onne » comme le scande la chanson, . Nous passons devant la ferme modèle reconstruite. Culture culture intensive vas-y donc ! une stèle gravée 99 RIA ( régiment d’infanterie alpine) 1917 20 mai - 8 juin 1940, des combats et des morts au même endroit à 23 ans d’écart. Plus loin stèle ornée d’un macaron tricolore "Jean Dauly, 350ème Régiment d'Infanterie, tué le 6 mai 1917 dans le petit bois en face à l'âge de 20 ans. Regretté de sa mère, de toute sa famille et de ses camarades. Priez pour lui". Le "bois en face" se trouve de l'autre côté de la route, face au petit monument familial. Les combats y furent violents, les morts des dizaines et des cents. Plus loin, stèle "Marcel Duquenoy, de Calais, âgé de 20 ans, aspirant au 350ème d'Infanterie. En souvenir de notre fils disparu le 6 mai 1917, dans le bois en face". Jean et Marcel de régiment sont tombés le même jour dans le bois d’en face…nouvelle stèle, proche d’Ostel, celle-ci comme les autres est en bordure du chemin entre la ferme de la Royère et celle de Malval . On peut y lire : "A la mémoire de Jean Roblin mort pour la France à l'âge de 19 ans et de ses camarades du 146ème d'Infanterie tombés avec lui le 18 mai 1917". Il a été tué avec les copains au combat d'Ostel. Notre file indienne avance, en tête nous nous relayons.
          Cerny-en-Laonnois est à 6km, 50 minutes vent dans les nez glacés ; un panonceau Monument du 27e BCA, attire nos attentions. Braye est à 1500m en contrebas, nous bifurquons. Le chemin stabilisé descend vers le coteau boisé, lieu d’autres combats, le monument-calvaire 27-67 A la mémoire de nos morts 14-18 39-45 Maimont – Glières rappelle que des Chasseurs Alpins sont morts ici en 17 et en 40, les guerres se suivent et la liste des victimes aussi. Nous rejoignons le Chemin, nos regards alternent et s’échappent entre paysages de la vallée de l’Aisne ou de l’Ailette.
          Tout-à-coup, un ronronnement aérien vient distraire notre marche saccadée de nos seuls halètements rejetant leur brouée et du vent glacé. La tête dans nos pensées de combats, nous sommes presque retournés à l’époque des assauts. Qu’est ce donc que ce bourdonnement s’approchant ? Un Fokker triplan ? Un Spad ? Un Taube ? Un Caudron ? Un Nieuport ? Un Morane-Saulnier ? Un Albatros ? émergeant de nos pensées, nous éclatons de rire, ce n’est qu’un pauvre u.l.m pendulaire sans danger, placide, en l’air… « il doit se les geler là-haut ! «  crie l’un de mes compagnons, nous rions. Les corbeaux goguenards entourent l’intrus comme ils savent cerner une buse, à s’esclaffer de leurs croassements sonores face à cet humain ainsi harnaché pour voler. Ce bon moment de rigolade relance nos allures.
          Les ravins, seuls moyens d’accès au Chemin, c’était l’enfer pour ceux qui s’y trouvaient, même si l’un d’eux s’appelait sans rire le Paradis ; sous des pluies d’acier ces ravins, aujourd’hui si jolis sous leurs taillis fleuris et leurs bois ,  les ravins ont raviné les vies de centaines de soldats. Des Gobineaux à l’ouest du Chemin, des Grelines, du Vaux-Mérons, du Paradis, de la Sablière, de Troyon, de ste Berthe, au Sans-Nom à l’est, les fantômes des soldats du Chemin Des Dames y errent encore.
Les bois ? les bois y’en a, y’en avait, il en reste ! ils ont pour noms les Agasses,  de Beaumarais, des Boches, du Bonnet Persan, de Bohéry, des Buttes, de Claque-Dents, des Couleuvres, de l’Enclume, du Forgeron, des Geais, de la Mine (de nos jours bois d’Aubréaux), de Mortier, du Paradis, des Pies, de la Source, pour ceux qui restent, nous les apercevons, les frôlons, les traversons, à l’époque, les bois, il n’en restait que des moignons. Seule la lisière de la forêt de Vauclair nous protègera du vent. 
Les tranchées les boyaux; des noms à profusion ; d’Amérique, des anglais, de l’âpreté,  de l’autobus rouge, du balcon, de Bayonne, Bordeaux, Brahms, Broussilov, Bruckner, du cacatoès, du casse-tête, de la chouette, des Dames, de la Danse, de Dresde, de la fourragère,  de la Franconie, la Gargousse, de Gérardmer, de Haydn, d’Heidelberg, du Hibou, du lézard, de la loutre, de Mahler, de Münster, de New-York, du Paradis, de Weimar, du Zouave, comblés,  nivelés, oubliés, seuls les anciennes cartes les mentionnent.
Bois, ravins, vallées, sur le Chemin des Dames, le Paradis aurait pu être partout…mais pas en avril 17…surtout pas…  nulle part.
          Les fermes, d’Antioche, de Bohéry, de la Bovelle, des Bovettes, de Certeaux, du Charmois, du Choléra, de  Colombe, de la Cour-Soupir, de Cuissy, du Godat, des Grelines, de Hameret, d’Hurtebise, de La Malmaison, de La Royère,  de Malval, de la Montagne, du Panthéon, de la Pêcherie, du Poteau d’Ailes, de Rouge-Maison, du Temple, de Vauxrains, ruinées pour la plupart, certaines ont été reconstruites en bordures du Chemin-route et non sur les pentes où elles étaient avant l’apocalypse, d’autres non.
Les carrières ou creutes, Bertram, de Bohéry, du Bois des Equerres Scies, du Bois-Monsieur, du Caïd, Chaouia,  de Confrécourt, du Dragon, de l’Eléphant, de Froidmont, de Fruty, du Projecteur, de Teilhard de Chardin, du Tonnerre, de l’Yser, nous passerons près  ou au-dessus de certaines.
« Je suis monté, au crépuscule, sur la colline d'où l'on découvre le secteur que nous venons de quitter, et où nous remonterons sans doute bientôt. Devant moi, au-delà des prairies voilées de brume naissante, où les coudes de l'Aisne font des taches laiteuses, la crête dénudée du Chemin des Dames se détache, nette comme une lame, sur le couchant doré, moucheté de Drachen. De loin en loin, une torpille fait jaillir un tourbillon de fumée silencieuse. [...] L’eau qui blanchit dans la vallée, ce n’est plus l’Aisne : c’est le Nil, dont le miroir lointain m’obsédait jadis comme un appel des Tropiques. Je me crois maintenant assis au crépuscule, vers El-Guiouchi, sur le Mokkatam, et je regarde vers le sud… […] Ce soir, plus que jamais, dans ce cadre merveilleusement calme et excitant où, à l'abri des violentes émotions et de la tension excessive des tranchées, je sens se raviver, dans leur milieu natif, les impressions déposées en moi par trois années de guerre, le front m'ensorcelle. Et j'interroge ardemment la ligne sacrée des levées de terre et des éclatements - la ligne des ballons qui se couchent à regret, l'un après l'autre, comme des astres biscornus et éteints —, la ligne des fusées qui commencent à monter. Quelles sont donc, enfin, les propriétés de cette ligne fascinante et mortelle ? Par quelle secrète vertu tient-elle à mon être le plus vivant, pour l'attirer ainsi à elle,invinciblement ?[...] L'expérience inoubliable du front, à mon avis, c'est celle d'une immense liberté. » Teilhard de Chardin. Nous marchons.
          Les monts et les buttes, mont Berton, mont de Beaulne, mont de Charmont, mont Chaudron, mont Faucon, mont de Fléau, mont Miéru, mont de Moulins, mont Plaisir, mont des Roches, mont Sans Pain, mont Sapigneul, Butte de l’Edmond, Butte de la Fosse, aux Frênes, Butte Noirmond, Butte aux Vents, en veux-tu en voilà de ces promontoires et hauteurs de part et d’autres à enlever coûte que coûte pour y voir plus loin et recommencer le lendemain pour les survivants…
Ravins, bois, tranchées, fermes, creutes, monts et buttes, fantômes égarés dedans, nous marchons au milieu de tout cela, ça ira, ça ira, des fois un peu plus, des fois un peu moins pour cause d’émotions fortes. 
          Malgré les efforts agricoles et touristiques faits pour gommer et exploiter au mieux chaque mètre de terrain torturé, il est des endroits où l’on ressent de curieuses  présences. Sur le Chemin des Dames, la mort rôde encore, vous la percevez à l’instant où vous vous y attendez le moins, elle est comme ça la maraude, joueuse avec les vivants, nous  retrouverons ce sentiment en Argonne.
          Malval, 60e km , sur notre droite, le ravin des Vauxmérons, l’endroit où zouaves et tirailleurs se sont faits tirer comme des lapins. Près de la ferme Malval, étaient les tranchées de l’Aigle, de la Buse, du Condor, du Vautour (d’autres aussi, avec d’autres noms d’oiseaux : Corbeau, Mouette, Pie, Pigeon, etc…). Le ravin des Grelines « le ravin de la mort »  et son bois est à proximité, l’un de ces vallons piégés où le drame d’avril 17 s’est joué. Entre le canal en bas et le Chemin en haut , sur le site depuis 14, les allemands avaient créé un réseau de tranchées, de boyaux, de tunnels, de casemates enterrées sur toute le versant afin d’empêcher les assaillants de s’emparer de la crête. Nous ravitaillons d’une gorgée d’eau, d’un abricot sec, nous avançons.
          Au loin des centaines de croix se découpent, annonçant Cerny-en-Laonnois. La route est blanche et glissante, nous avons échangé notre style marche de grand fond déterminé avec celui d’une marche plus précautionneuse accompagnée de quelques glissades rapides. A notre droite le bois, le ravin et la tranchée du Paradis et le ravin d’Enfer du même nom, celui de Troyon. Paradis d’Enfer de terre d’hommes et de fer mêlés.
René (Père) Courtois
Ceci est un paysage typique du Chemin des Dames, c'est-à-dire ce qu’on appelle les ravins. C’est le ravin de Troyon. Un des plus sanglants. Parce qu’imaginez des troupes qui doivent monter à l’assaut avec un matin de pluie, de gel, de très mauvais temps, et avec le barda de 30 kg. Et les Allemands qui attendent froidement, bien installés dans leurs positions qu’ils ont façonnées depuis au moins deux ans. Et alors, ils subissent le feu croisé des 2 pentes. Et tout l’assaut du chemin des Dames a dû se livrer à travers ces ravins, les ravins de Troyon.
          Cerny, borne 13, 65e km, 9e heure de marche, arrêt récré à la sympathique brasserie Le Poilu autour d’une Licorne moussante et gouleyante ou d’un chocolat chaud à l’ancienne, c’est  selon. Avant de repartir, nous nous crémons, nokons, sous des regards interloqués. Des anglais intéressés nous interrogent. Nous leurs parlons des Tommies venus tomber en France,  Remember the Poppies ! Tasse de thé ou chope de bière à la main, nous trinquons à leur histoire. Je noke tu nokes il ou elle noke, ce verbe au karité nous le connaissons bien. Merci Mme Noir ! Quels beaux moments vous nous avez fait vivre il y a quelques années. Nous redémarrons émus, ornés du symbole du coquelicot du « remembrance day" des britanniques tombés en 15 dans les Flandres, mais ici aussi.
 
In Flanders fields

 
Dans les champs de Flandre, les coquelicots fleurissent
Entre les croix qui, une rangée après l'autre,
Marquent notre place ; et dans le ciel,
Les alouettes, chantant valeureusement encore, sillonnent,
À peine audibles parmi les canons qui tonnent.

Nous, les morts, il y a quelques jours encore,
Nous vivions, goûtions l'aurore, contemplions les couchers de soleil,
Nous aimions et étions aimés ; aujourd'hui, nous voici gisant
Dans les champs de Flandre.


Reprenez notre combat contre l'ennemi :
À vous, de nos mains tremblantes, nous tendons
le flambeau ; faites-le vôtre et portez-le bien haut.
Si vous nous laissez tomber, nous qui mourons,
Nous ne trouverons pas le repos, bien que les coquelicots fleurissent
Dans les champs de Flandre.




John McRae 1915



          1917 Cerny, les allemands étaient dans 5 lignes de tranchées successives dominant le ravin de Troyon. Cerny, 5150 français 54 Russes, 7526 allemands sous leurs croix, j’ai les larmes aux yeux, et le vent n’en n’est pas la cause. Nous voici au pied de la lanterne des morts de la 38e Division d'Infanterie d'Afrique, dont la flamme nocturne peut être vue des cathédrales de Laon 14km, Soissons 25km et Reims 34km ! Les zouaves tunisiens sont tout de même évoqués. Au sortir de Cerny est annoncé « Pays de Laon par monts et merveilles » je pensais plus à « par démons… ». A côté, la colonne des britanniques du North Royal Lancashire tombés en 14 rend hommage aux premiers combattants du Chemin des Dames, qui le 14 septembre de la première année de guerre partirent se faire massacrer à l’assaut de la sucrerie de Cerny ; plus de 2600 tombèrent sans autre résultats que leur mort. Cerny est un délicat passage où la pression émotionnelle est forte, d’autres endroits nous donnerons le même sentiment.
          La tourmente neigeuse éloignée dans la vallée de l’Ailette, le ciel bleu revient s’installer, la température remonte à notre enchantement. Au loin, venant sur nous, une silhouette connue puis reconnue s’annonce ; Patrick M…….. l’un de mes accompagnateurs du beau Paris-Colmar par étapes 2008, est venu nous surprendre. C’est par la presse qu’il a appris notre épopée. La petite journaliste de la place de la République a bien œuvré et n’a rien lâché, elle a transmis, nous en sommes enchantés. Il en sera ainsi par petites touches journalistiques surprises jusqu’à la fin de périple de mémoire. Patrick sera des nôtres le temps de marcher jusqu’à Berry-au-bac, parcourir de nouveau les kilomètres avalés sur le Chemin en 2007 lors de la commémoration du 90e anniversaire de l’offensive sanglante. Cette année-là, avec Patrick, Jean Pichon, Marc, Arlette et France, nous avions été « les 6 du Chemin des Dames ».
Paissy Craonne Caverne du dragon, nous avançons le long de charmantes maisons proprettes neuves fleuries, un petit panneau indique l’emplacement de la sucrerie de Cerny où tant et tant sont tombés pour sa prise et sa défense ; il ne reste rien qu’une haie récente. Avec Patrick en renfort, nous avançons à travers le saillant de Deimling, vers la tranchées de la Fourragère et la courtine du poteau d’Ailles, et son poteau bien-nommé. Les 728 stèles blanches britanniques de l’été 14, la ferme de Troyon et le ravin du même nom, dont nous apercevons la cime des arbres, sont à portée de main en contrebas. Les bornes blanches chapeautées de jaunes au caractéristique « C »  défilent, l’Aisne à droite l’Ailette à gauche, l’horizon au nord et au sud ; au milieu le Chemin bitumé traversant les champs semblant en protéger l’histoire. La  stèle Louis Astoul, est calée entre les tranchées de Berne et de la Franconie, le tirailleur est porté disparu près du village de Paissy le 16 avril 1917, elle rend aussi hommage aux Sénégalais... On peut y lire : "A la mémoire de notre fils bien aimé, le sous-lieutenant Louis Astoul, du 70ème Sénégalais, tombé glorieusement dans ces parages à l'âge de 24 ans au cours de l'assaut du 16 avril 1917 et de ses camarades".  Entre le 6 et le 16 avril, l’artillerie française aura envoyé 5 millions d’obus sur les positions allemandes, cet après-midi, nous aurons marché sous des tourmentes neigeuses beaucoup plus pacifiques que l’acier, pour notre plaisir et par notre volonté souvent bousculée.
          Le poteau d’Ailles, borne 16, 9e heure de marche, il est 15 heures, « sommet » du Chemin à 200m d’altitude, la 1ère ligne française est à 20m à notre droite ; ici le 16 avril, les troupes coloniales franchissant le Chemin pour descendre vers l’Ailette ne sont pas revenues vivantes, les autres vagues humaines n’arriveront pas à franchir le Chemin, nous marchons sous les flocons, c’est joli et pas désagréable. La camionnette, notre protection de piétons routiers, nous suit, diffusant un peu de musique à l’appui, après deux souffles et deux respirations rythmées, nous en sifflotons quelques notes suivant nos envies. Nous approchons de la Caverne du dragon, 70e km. Précédant l’endroit, 9 statues géantes monolithiques s’offrent à nos yeux écarquillés, la Constellation de la Douleur, de 6m chacune, sculptées dans du chêne calciné, par le rémois Christian Lapie, elles ont été érigées sur cette pente d’assaut dramatique en hommage à ces milliers d’africains enrôlés et plongés sans ménagement dans une guerre que les européens s’étaient déclarés. Des centaines tombés, sacrifiés sur le Chemin, les notes du saxophoniste Manu Dibango ont dansé entre elles, rythmant les vers du président poète Léopold Sedar Senghor. En parler entre nous, nous nous apaise.
"Ecoutez-moi, Tirailleurs Sénégalais, dans la solitude de la terre noire et de la mort
Dans votre solitude sans yeux, sans oreilles, plus que dans ma peau sombre au fond de la Province
Sans même la chaleur de vos camarades couchés tout contre vous, comme jadis dans la tranchée, jadis dans les palabres du village
Ecoutez-moi, tirailleurs à la peau noire, bien que sans oreilles et sans yeux dans votre triple enceinte de nuit."

Hosties Noires 1938

          Ici, était « le trou d’enfer », le saillant de Combourg, la tranchée du Gotha, la courtine de Iéna, plus bas, la vallée Foulon, les sénégalais s’y sont fait anéantir. Nous voici à la caverne du Dragon, la Drachenhöhle allemande 69e km.
          16 avril 1917, les tirailleurs sénégalais venus de leurs villages, sont environ 15 000 dans le secteur du Chemin à Hurtebise, Laffaux et Vauxaillon. Le général Nivelle, dans une note écrite, affirme vouloir "ne pas ménager le sang noir pour conserver un peu de sang blanc". Un de mes compagnons me susurre à l’oreille, ces galonnés sont à vomir, j’acquiesce. Dans le froid qui les glacent, les africains partent à l’assaut lourdement chargés, ils ne peuvent courir et avancent vers une mort certaine. Le terrain boueux est jonché des corps de leurs frères. Il sont dans un cauchemar. Au soir du 16, 1400 seront au tapis, au 30 avril,  des 15000 présents, 7.300 seront tombés, ces éléments en tête, nous marchons.
Puis nous sommes attirés par un imposant et fascinant filet de bronze patiné retenant dans ses mailles des têtes décharnées sans corps, il s’agit de la sculpture de Haim Kern "Ils n'ont pas choisi leur sépulture",  4m de haut 2m de large, nous la scrutons. Représentative des soldats de tous horizons morts et prisonniers des mailles de l’histoire, le souffle qui s’en dégage est puissant. Auparavant  installée près de Craonne sur le plateau de Californie elle avait été déjà deux fois dégradée par des sans scrupules, déplacée sur la terrasse de la Caverne du Dragon, elle avait été volée  par des ferrailleurs pilleurs, pour ses 1,6 tonnes de bronze. Aujourd’hui, sous la neige fondante, elle est très impressionnante et émouvante. L’artiste a tout donné, les fondeurs d’art de La Plaine de Seine saint Denis ont bien œuvré.
          Stèle aux morts de la 164e division, Chemin des Dames 1917 Vauclair Casemates mai – Hurtebise Dragon – juin Craonne Californie – juillet,  stèle à la mémoire des combattants du 41 e B.C.P. tombés glorieusement à la grotte du Dragon et au chemin des Dames de mai à juillet 1917, stèle à la mémoire du 4e zouave de 1914, avril 1917 la neige tombe à gros flocons dispersés comme en décembre, nous avançons au milieu de tout cela, sous un ciel bleu azur nuageux à flocons blancs, non, il neige à foison, une dernière fois, comme en leur temps.
Enfer, Combourg, Gotha, Wolff, Viala, Yser, nous avançons le long des saillants, tunnels, bastions et autres tranchées disparues, à gauche le plateau, à droite les pentes, au milieu, nous sur le Chemin bitumé. Le paysage bouleversé par les obus, truffé de boyaux et tranchées d’antan est aplani, comblé, cultivé, tranquille, nous voyons loin, la Vallée Foulon disparue sous les obus est en contrebas, la campagne est belle. 
          Borne 18 – La caverne laissée à quelques hectomètres dans nos dos, nous passons l’isthme d’Hurtebise, l’endroit où le plateau, réduit à la largeur de la route, est le plus étroit. Cette position verrouille toute l’entrée est du Chemin du Dames et en offre la maîtrise d’une grande partie de sa longueur. « Heurtebise » là se dresse le  monument des Marie-Louise, ces mômes tombés en 1814 contre les russes envahisseurs, ils sont ici reliés aux Bleuets, ces générations qui n’ont pas eu le temps d’atteindre les 20 ans, les Bleuets aux pantalons bleus, les Marie-Louise pantalons blancs couleur de terre, générations sacrifiées… à l’époque, nous aurions traversé les lignes russes de Woronsow, curieux sentiment que ce voyage dans l’histoire. Bringuebalés d’un siècle à l’autre, nous passons sans sourciller au-dessus d’un Kaysertunnel.
Hurtebise : en 17 , Jean Giono est sur le Chemin des Dames avec son régiment pour défendre la position puis participer à la reprise du fort de Malmaison en octobre. L'expérience du front fera de Giono un pacifiste acharné comme l'atteste son œuvre s'inspirant de son passage au front, Le Grand Troupeau: Il y avait toujours une trêve du petit matin, à l'heure où la terre sue sa fumée naturelle. La rosée brillait sur la capote des morts. Le vent de l'aube, léger et vert, s'en allait droit devant lui. Des bêtes d'eau pataugeaient au fond des trous d'obus. Des rats aux yeux rouges marchaient doucement le long de la tranchée. On avait enlevé de là-dessus toute la vie, sauf celle des rats et des vers. Il n'y avait plus d'arbres et plus d'herbe, plus de grands sillons, et les coteaux n'étaient que des os de craie, tout décharnés. Ça fumait doucement quand même du brouillard dans le matin.
          La neige a cessé, nous marchons plein vent latéral sud-sud ouest, quelle soudaine douceur réconfortante  ! A gauche les cultures à droite les pentes tragiques montant de la vallée.
Borne 19, 70e km, le Chemin se divise, à gauche « plateau de Californie, Craonne 5, Corbeny 7, les hauts de la forêt de Vauclair (ou Vauclerc c’est selon) sont visibles au loin; à droite, D18 Monument des Basques,  Craonnelle 3, Oulches La Vallée-Foulon ; hésitation ? nenni ! nous plongeons sur Craonnelle, le monument atteint nous y découvrons la sculpture aux Rugbymen tués. Basques  béarnais et gascons appelaient l’endroit « le carrefour de la mort », ils  ont été décimés en mai. 
Les sportifs tombés ; dans son livre « le sport sort des tranchées », Michel Merckel met le doigt sur l’hécatombe des sportifs; 424 internationaux, 23 escrimeurs, 27 boxeurs, 52 pour l’athlétisme, 89 pour le football, 121 tués pour le rugby, sans compter les milliers d’amateurs sportifs et Sportsmen.  Les bâtisseurs de guerre n’ont que faire du Sport. Lucien Petit-Preton, vainqueur des Tours 1907 et 1908 ou Octave Lapize, lauréat en 1910 sont morts dans le secteur du Chemin des Dames. Michel Joanny à la hauteur de la ferme du Godat, disparu le 4 mai, n’a pas de sépulture connue. Ailleurs, Arthur Adrien Héloin, tour de France , dont le corps n’est jamais retrouvé, n’a pas de sépulture, le luxembourgeois François Faber compagnon de Tour d’Arthur meurt au combat à Carency, loin d’ici. Jean Bouin est mort plus loin. Le 16 avril 17, c’est Édouard Cibot qui meurt à Soupir, Paris-Conflans 40km, Rouen-Paris 155km, Paris-Reims 173km et 186km, Paris-Troyes 173km, Paris-Bruxelles 328km, Toulouse-Paris 737km, , les Marathons de Edimbourg, New-York, Québec, 6 jours par équipes à New-York ( des épreuves disparues à rêver des ville-à-ville et du Grand Fond), victoires et podiums Edouard le coureur à pied connaissait.
Les sportifs salués, nous rejoignons Craonnelle dans le vallon pour grimper vers Craonne et le plateau de Californie;  au détours d’une courbe, relevant nos yeux du bitume, des ombres blanches percent la futaie, quelques croix puis des dizaines puis des rangées nous envahissent …le choc à l’estomac est fort ; 2026 croix dans nos yeux, ajoutez un ossuaire de plus de 1884 soldats…ils sont 3936, 24 britanniques, 2 belges, les obédiences sont mêlées en croix, en croissant, en étoile, qu’importe, ils étaient vivants, avant… impressionnés, nous stoppons pour un moment de recueillement, il y en aura d’autres, bien d’autres. Côté cocasse de l’histoire, une baignoire trône dans le pré devançant celui des soldats, ceux-ci n’ont plus besoin de bain depuis longtemps… Le Craonne de nos jours atteint, nous franchissons le ru du Pontois puis « nous montons à Craonne, son histoire et sa chanson », cette fois-ci ni tirs croisés ni grenadage, ni bombardements, nul d’entre nous ne s’affaisse même si la pente est ardue, là-haut nous attend la Californie et son belvédère extraordinaire à perte de vue.
Sortie du village, les cimes de la forêt de Vauclair se font visibles, un panonceau « le chemin de st Rémi » planté là sur le terrain bouleversé du Vieux Craonne et de l’ancien saillant du Jutland reboisé, un panonceau indique un blockhaus enfoui dans les taillis. Depuis ce temps la nature reprend doucement, très doucement ses droits. « je ne puis presque rien faire pendant la journée du 18, ni celle du 19. Sur le front de combat il n’y a pas de changement et l’ennemi tenant toujours le sommet du saillant de Jutland, je ne puis aller inhumer nos morts en plein jour dans le ravin. » (Achille Liénart). Les hommes ? il suffit de les imaginer, là, là, là-bas, partout autour de nous… en  17, les arbres avaient disparus sous les obus. Nous montons, là-haut, les cimes des sapins, le saillant de Jutland et la fameuse tranchée du Balcon… Le 16 avril 1917, au petit matin, partis du hameau de Chevreux au pied du plateau, pour moins de 10m gagnés, ils seront des centaines à être fauchés par les tirs de mitrailleuses et les obus venus des hauteurs surplombantes. Depuis le monument des Basques, Craonnelle, puis Craonne, nous avons eu le temps d’apercevoir ces pentes. Maintenant, nous y sommes à souffler. Nous montons sans inquiétude , les mitrailleuses Hotchkiss, Vickers ou Maxim se sont tues il y a bien longtemps. 
                Au sommet virage à gauche, le monument aux morts du Vieux Craonne se dresse Borne 23. A notre droite se trouvait le saillant du Tyrol. « notre attaque est prise d’enfilade par les mitrailleuses du saillant du Tyrol et de la Californie, qui sont intactes. » (général Guignabaudet, commandant de la 2e DI). « Toute progression devient dorénavant impossible ; à chaque tentative les canons revolvers de l’arrête Est du plateau de Californie, les mitrailleuses de Craonne, les mitrailleuses et fusils mitrailleurs du saillant de Tyrol, de même que les mitrailleuses des ouvrages Sud de Chevreux fauchent tout ce qui passe. » J.M.O. (dictionnaire du Chemin des Dames)
Vieux Craonne, des panneaux pédagogiques décrivent l’ancien village disparu,  Paroles de mutins, On a fait massacrer trop de monde sans résultats, Chemin du facteur chemin du vaguemestre. L’arboretum du vieux Craonne est là pour adoucir l’atmosphère.
Borne 22 La Californie…la Californie.
  à suivre

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Moi, je préfère la marche à pied (Henri Salvador)
J'ai toujours préféré la folie des passions à la sagesse de l'indifférence (Anatole France)
“Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder, ils s’habitueront.” [i]René Char
[/i]
Ne crains pas de marcher lentement, crains seulement de t'arrêter.
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1918 - 2018 - En leurs mémoires lointaines ou (fiction) 3
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